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Escal-Vigor, Georges Eekhoud [1899]

Publié le par Jean-Yves Alt

Violence et passion : le premier roman des amours masculines.

Georges Eekhoud, écrivain belge, publia en 1899 ce roman neuf et inattendu : Escal-Vigor.

Si l'homosexualité se glissait déjà dans certaines œuvres (Balzac par exemple), c'était toujours de manière furtive ou allusive, sans jamais oser devenir la trame nommée du récit.

Escal-Vigor semble le premier roman à situer en pleine lumière et au premier plan le thème de la passion homosexuelle : passion partagée qui se heurte à la société. Livre audacieux scandaleux à l'époque, il reste aujourd'hui surprenant par la force de son propos et sa profonde fraîcheur romanesque.

Du conte, Escal-Vigor rassemble tous les éléments : un château isolé dans une île imaginaire, dressé face à l'océan, enferme les deux héros, seuls (à une femme près) contre les hommes et contre Dieu.

Henry de Kehlmark est le personnage romantique par excellence : «grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant...», mais sportif autant qu'esthète, viril «rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance». Celui qu'il aime est un tout jeune garçon, Guidon, sensuel et tendre, «... un adolescent mieux découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narine dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins...».

Autour d'eux les méchants : le village, Claudie la fille vulgaire et cruelle, Landrillon le valet arriviste. Une bonne fée aussi, Blandine, blanche et sacrifiée, la femme tout amour, celle qui protège et se consume. Et comme dans les plus belles légendes les personnages secondaires, stylisés certes, sont lourds de violence et de sensualité, frustres et pleins de sève.

Une autre originalité du roman est dans cette réalité charnelle et oppressante. Des scènes à la Bruegel de Velours ressuscitent un univers de paganisme et de licence - près duquel la liaison d'Henry et de Guidon paraît d'une extraordinaire pureté - qui sert de décor et de ressort dramatique au crescendo de l'amour interdit.

Des siècles après les amours idéalisées de la Grèce antique, Escal-Vigor offre à nouveau la splendeur du mythe. Il élève l'amour homosexuel la légende, le débarrassant des scories du narcissisme.

Suffisamment révélateur du comportement social pour s'inscrire dans une actualité troublante, le récit est néanmoins situé dans un espace imaginaire, et les derniers chapitres, dans l'excès théâtral d'un rite érotique, atteignent l'universalité. Tout au long du martyre de Guidon, les transgressions s'épuisent. Henry ramasse son petit, assassiné par la vindicte populaire. Figés, les villageois regardent le couple marcher vers sa double mort. Ils ont expié, les voici réunis dans l'immortalité : le mystère de l'amour entre hommes est sanctifié.

Ce roman/légende va au-delà d'une mise en scène de l'homosexualité. C'est la cérémonie païenne qui libère le groupe hétérosexuel de ses désirs reniés : faire l'amour avec le semblable, se perdre dans la volupté stérile. En sacrifiant le couple masculin idéal, l'archétype fantasmé de l'interdit, les villageois apaisent pour un temps les frustrations que commande la vie tribale. Comme Tristan et Iseult, éternellement arrêtés aux portes du bonheur, Henry et Guidon entrent dans la légende.

Escal-Vigor n'a pas vieilli : ce roman parle de l'essentiel, le sacrifice du bonheur pour que survive le rêve, la mort des amants pour que renaisse l'amour. Son originalité, c'est que pour la première fois deux hommes en soient l'incarnation.

■ Escal-Vigor, Georges Eekhoud, Éditions Ombres, Collection Petite bibliothèque Ombres, 1999 (réédition), ISBN : 2841421015


Lire une nouvelle de Georges Eekhoud, extraite du Cycle patibulaire : Le tatouage.

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