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Cinq-Mars, le mignon du roi Louis XIII, vu par l'historien Philippe Erlanger

Publié le par Jean-Yves Alt

Le petit Henri, futur Cinq-Mars et amant de Louis XIII, naquit le 27 mars 1620. Sa montée en grâce ne passa pas inaperçue aux yeux de Richelieu qui voit déjà en lui un instrument pour conquérir le roi. « Beau comme un héros grec, rieur, fougueux, primesautier, avide de mordre aux joies de l'existence » : ça n'est pas sans émotion qu'Erlanger nous présente les qualités du jeune premier.

Louis XIII, de son côté, partage son cœur entre Marie de Hautefort et Louise de La Fayette. Le royaume semble alors déborder de virilité : Louis combat les toilettes luxueuses, chasse, déteste les fards à l'espagnole. Mais Erlanger y met aussitôt un bémol : malade, neurasthénique, le fils d'Henri IV est aussi un trop acharné « bourreau de lui- même ».

Neuf et charmant, Cinq-Mars irradie, en « petit coq d'une présomption attendrissante », et n'a pour compagnie que les plus turbulents des garçons, les plus belliqueux et les plus joueurs. Déjà il se distingue sur les champs de bataille et n'a pas, auprès des femmes, la réputation d'un moine abstinent. Erlanger, paternel, s'attendrit volontiers : c'est que le bel enfant, à dix-huit ans, est sacré Grand Maître de la Grande Robe. Le surplus de masculinité du jeune homme n'est-il pas fait pour rencontrer la demande de souffrance de Louis XIII ?

« Louis aimait jouer au pédagogue et prêcher la vertu. » C'est la voie ouverte à une relation socratique : Louis XIII passera sa vie à conseiller, gronder, catéchiser le jeune garçon. Comme investi d'une mission divine, le voilà partant à l'assaut du juvénile Cinq-Mars. Et celui-ci, tel le Lord Douglas d'Oscar Wilde, lui en fera voir de toutes les couleurs. Pourtant le bonheur dura : tout en prenant des risques - celui, par exemple, de faire jaser -, Louis XIII entama ce dialogue secret avec son préféré. « Il s'abandonna au sentiment nouveau dont il était la proie », ajoute Erlanger. Sans plus aucune volonté, Louis bascule, abdique toute dignité. « La bougrerie a franchi les monts », entend-on ici et là.

Qui pourrait discuter encore les « gestes italiens du roi, en tous points pareils à ceux de son frère naturel, César de Vendôme ? » Les cadeaux succèdent aux conversations, Louis pousse sans tarder la familiarité jusqu'à appeler Henri « Cher ami », ce qui, pour l'époque, était audacieux. Les courtisans sont partagés entre la stupéfaction, l'admiration et, peut-être déjà, la jalousie face à ce couple complémentaire. Un marché est conclu entre les deux hommes : Henri ne s'engagera pas dans cette liaison tant que Louis n'aura pas promis « de ne plus regarder Madame de Hautefort ». Louis, d'ailleurs, se plie à cette condition sine qua non. Et la familiarité laisse rapidement place à l'aveu, celui du plus amoureux des deux, Louis :

« Je vous ai donné mon cœur et je vous promets qu'il ne sera point partagé. »

Chabigny, bras droit du Cardinal, peut alors écrire à Mazarin : « Nous avons un nouveau favori à la Cour qui est Monsieur de Cinq-Mars, dépendant tout à fait de Monseigneur le Cardinal. Jamais le roi n'a eu passion plus violente pour personne que pour lui. » Quelle ne fut pas alors la colère de Richelieu : celui qu'il avait tenté de façonner afin qu'il lui serve sur l'échiquier politique, celui qui n'était que sa création, Henri, volant de ses propres ailes ? L'idée était intolérable. Même constat du côté de l'amoureux Louis qui ne cesse de réprimander son protégé et de lui reprocher son train de vie et la débauche dans laquelle il se complaît.

La liaison ne connaîtra pourtant pas de jours plus beaux. Cinq-Mars commence à se montrer arrogant : il nargue la passion de Louis dont la tyrannie l'exaspère. Querelles sans fin... Représailles et réconciliations répétitives... Sa tristesse, le roi la confie à son ministre : « Je m'en vais à la chasse, étant dans un tel chagrin que je ne prends plaisir à rien. Je me raccommodai hier au soir avec Monsieur le Grand. J'espère qu'il sera plus sage à l'avenir.» Mais une chose est sûre : les caresses de son maître sont devenues odieuses à Henri.

Cinq-Mars est connu pour ses conquêtes : il flirte allègrement avec Marion de Lorme et Mlle de Chémerault. Mais le roi, note Erlanger, « se révoltera sans jamais admettre d'éloigner son bourreau. Le monarque par ordre duquel sont dressés tant d'échafauds, éprouve une volupté profonde à être contrarié, rudoyé, martyrisé ».

« Je ne puis plus souffrir ses hauteurs, écrit Louis au Cardinal, il croit tout au-dessous de lui et n'a que faire de personne. » Et Henri, en amoureux professionnel, de rester sur son quant-à-soi impitoyable, odieux jusqu'au bout.

Il ne plastronnera pas longtemps, du reste, puisque le roi découvre bientôt que Cinq-Mars est, avec quelques autres, au centre d'une conspiration...

Le sang du roi ne fait qu'un tour mais il se sent contraint de condamner à mort son ancien pupille qui mourra courageusement, laissant son amant à l'agonie.

Le jour de son exécution (le 12 septembre 1642), « l'ancien arbitre de la mode avait retrouvé sa coquetterie pour son ultime parade. Il revêtit un habit de drap brun couvert de larges dentelles d'or, des chausses de soie verte liées par un ruban blanc, son vaste manteau écarlate à gros boutons d'argent, un chapeau noir dont l'aile était relevée à la catalane ».

Destins tragiques, débats cornéliens entre cœur et raison : tout Erlanger est là, dans cette vibrante histoire d'amour où il se charge de réhabiliter les destins brisés.

■ Les citations sont extraites de l’ouvrage de Philippe Erlanger "Le mignon du roi", Editions Pocket, 1973


Philippe Erlanger (1903-1987) est l'historien qui osa aborder les faces trop souvent cachées des grands hommes. Historien prolixe et fin limier du verbe, il aura à ce titre marqué une certaine Histoire, celle, peut-être, des belles manières et des codes de l'honneur vers lesquels l'auteur ne s'est jamais caché d'avoir été attiré. Certes, sa Diane de Poitiers (1955), son Henri IV (1957) ou son Louis XIV (1960) n'ont à proprement parler rien d'autobiographique. En revanche, s'il est une préoccupation qui parcourt toute son œuvre et le conduit à des centres générateurs d'intérêts plus intimes et personnels, c'est bien l'homosexualité. De Monsieur, frère de Louis XIV à Cinq Mars, Erlanger en revient toujours au même déterminant secret d'alcôve : l'amour d'un ou des garçons (de Louis XIII à Monsieur, frère du Roi, jusqu'à Cinq-Mars).

A rebours de toute une tradition historique de la structure et des formes, Philippe Erlanger a persisté dans une veine historique où traiter d'Histoire équivaut à respecter les précisions vestimentaires, à porter témoignage des décors, à fournir de minutieuses descriptions.

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