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Maurice, Edward Morgan Forster

Publié le par Jean-Yves Alt

Selon les vœux de Forster, ce roman autobiographique, écrit en 1913, est paru après sa mort. Il y est question de sexe et d'amour de garçons.

Maurice Hall est attiré par les garçons. Engagé à donner libre cours à ses désirs physiques par son ami d'université, Clive Durham, il se découvre une force et une liberté dont Clive, l'initiateur, n'est plus, lui-même, capable. Clive se marie. Maurice tente de résister aux contraintes sociales, dont il soupçonne qu'elles sont plus intérieures qu'extérieures, dans une Angleterre finalement tolérante, et vit avec Alec.

Dans ce roman, il n'y a aucun prosélytisme lyrique, aucun flou onirique du désir, aucun mensonge de libération. Dans la plus simple des linéarités romanesques, «Maurice» fait le récit d'une vie qui n'est pas plus maudite qu'une autre, qui n'est pas plus illuminée qu'une autre, qui n'est pas plus corrompue qu'une autre, mais qui recherche la transparence.

Le premier chapitre de Maurice est une leçon d'éducation sexuelle. Un professeur de Maurice qui doit quitter l'école pour le lycée, entreprend de lui enseigner le sexe, dans la gêne équivoque d'une intimité de promenade en groupe, sur les falaises.

- Je ne pense pas que je me marierai, observa Maurice. (p. 13)

Maurice a pour George, le jeune jardinier, une passion violente qui le poursuit dans ses rêves, mais c'est avec Clive qu'il va sortir du monde féminin de sa famille (son père est mort et il a deux sœurs) et du monde asexué du lycée. Comme pour beaucoup d'Anglais, l'université est une découverte sensuelle : le souvenir de l'idéal grec conforte l'intimité de chambrée. On lit le Banquet et on s'amuse des précautions épouvantées des professeurs.

Durham tendit la main vers lui et lui caressa les cheveux. Ils s'étreignirent, poitrine contre poitrine ; la tête de Durham reposait sur son épaule, mais juste comme leurs joues se touchaient, quelqu'un dans la cour cria : Hall ! et il répondit : il répondait toujours quand on l'appelait. (p. 63)

Quand Clive avoue son amour, Maurice se dit «scandalisé, horrifié» :

Durham, nous sommes anglais tous les deux, ne dites donc pas de sottises ! Je ne me tiens pas pour offensé parce que je sais que vous n'en pensez pas un mot. Mais tout de même, vous n'ignorez pas que c'est le seul sujet absolument tabou, le seul écat impardonnable, et je vous demande instamment de ne plus jamais y faire allusion. Vraiment, Durham, quel absurde… (pp. 63-64)

Mais les choses vont changer. Car Maurice a besoin de temps pour apprendre à ressentir et quand il avoue à Durham son amour, il sera provisoirement repoussé. Leur amour désormais attaqué par ces aveux mal accordés commence mal, mais résistera.

Renvoyé avant Clive pour avoir séché, avec lui, des cours en narguant le censeur, Maurice est menacé d'être projeté dans une vie soudain désorganisée : ses études ne seraient pas achevées, son orgueil brisé aux yeux des autres qui ne comprennent pas le vrai sens que prend alors sa vie. Mais l'un et l'autre reprennent le chemin de l'université et acceptent de donner à leur amour une forme charnelle.

Clive entreprend de se «réformer». Comme Maurice s'est d'une manière ou d'une autre opposé à son mariage avec sa sœur, Ada, Clive épouse Anne.

Décomposé par la normalisation forcenée de Clive, par une expérience hideuse qu'il a connue dans un train (il a été dragué et a répondu par un coup de poing ; il voyait dans ce vieillard dégoûtant et déshonoré son propre avenir), Maurice se confie au vieux médecin de sa famille. La consultation est exemplaire. Maurice se présente comme atteint d'une maladie terriblement «intime». Il annonce «C'est à propos des femmes» (p.173). Le vieux médecin comprend : syphilis. Puis impuissance. Mais rien de cela. A la fin, Maurice doit avouer : «Je suis un misérable… du genre Oscar Wilde» (p.174). Le médecin le fait taire purement et simplement :

- Balivernes ! Taisez-vous, Maurice, et maintenant écoutez-moi. Oubliez cette lubie. Ne vous laissez pas séduire par cette tentation du Malin. Qui vous a fourré ces idioties en tête ? Vous que je tiens à juste titre pour un brave et honnête garçon ! Nous ne reviendrons plus jamais là-dessus. Non ! Plus un mot. Le pire service que je pourrais vous rendre serait d'en discuter.

- J'ai besoin d'un conseil. Pour moi, ce ne sont pas des balivernes. C'est ma vie.

- Balivernes !

- J'ai suis comme ça depuis que je suis né. Qu'est-ce que c'est ? Suis-je malade ? Si je le suis, je veux être soigné. Je ne peux plus supporter davantage la solitude. Ces six derniers mois surtout. Je ferai tout ce que vous me direz. Tout. Vous devez m'aider.

- Allons ! Rhabillez-vous.

- Pardonnez-moi, dit Maurice et il obéit. (pp. 174-175)

Un second médecin, qui taxe la «maladie» de Maurice d'«homosexualité congénitale», essaie l'hypnose. Les séances s'organisent autour de portraits de femmes...

Maurice, qui séjourne alors à Penge (en 1973, ce roman est paru sous le titre : Le retour à Penge), chez Clive et sa jeune femme Anne, fait passer ses visites chez le médecin pour des rendez-vous avec une imaginaire fiancée.

Ce n'est certes pas un chaste baiser de Clive, ravi de ce retour à l'ordre, qui sauvera Maurice du désespoir et satisfera sa recherche de l'amour à travers une «cure» qui d'emblée l'exclut, mais l'apparition splendide du garde-chasse, Alec Scudder.

Alec devait partir pour l'Argentine, par le Normania, mais après plusieurs appels, Maurice le rejoindra avant le départ, annulé définitivement. Clive vivra dans le mensonge qu'il a choisi, tout en briguant un siège au Parlement...

■ Maurice, Edward Morgan Forster, Editions 10/18, 1993, ISBN : 2264012730


Lire aussi : Maurice, un film de James Ivory


Du même auteur : Un instant d’éternité

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