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Gilles & Jeanne, Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

La sainte et le monstre : Jeanne d'Arc et Gilles de Rais sont réunis dans ce livre. Derrière ce titre qui chante comme le refrain perdu d'une comptine, Michel Tournier aborde son obsession littéraire essentielle : l'ogre, cet être ambigu, fragile et violent, dont l'amour de l'enfance se consume dans le vertige du meurtre.

Pour l'auteur, le destin de Gilles de Rais reste profondément lié à celui de la pucelle : ces deux personnages sont placés ensemble dans le contexte d'une époque écartelée entre diable et démon, dans la nuit encore imprégnée de paganisme, où l'adoration du dieu unique ne peut se construire qu'à travers la multiplicité des saints comme autant de légendes fantastiques abreuvées du merveilleux polythéiste.

Le XVème siècle est le personnage/décor de la double destinée du monstre Gilles, et de la sainte Jeanne, tous deux condamnés au nom de Dieu, tous deux « splendides marginaux » d'une société cruelle en train de bâtir les assises d'une morale pour le moment chancelante.

Michel Tournier montre combien la mise en procès d'un très grand seigneur et sa mise à mort font figure d'exception quand il s'agit de mœurs et il s'accorde avec les historiens pour remarquer que les raisons véritables en sont le pouvoir et l'argent.

Mais l'auteur n'oublie pas le climat de superstitions et de religiosité qui baigne le peuple et l'aristocratie.

« Gilles, comme Jeanne, comme la plupart des hommes et des femmes de ce temps, vit aux confins du naturel et du surnaturel, mais son expérience et sa pente personnelle lui montrent davantage de démons et d'esprits malfaisants que de saints et d'anges gardiens.

— Je crois comme toi, lui dit-il une nuit, que nous vivons environnés d'anges et de saints. Je crois aussi qu'il ne manque jamais de diables et de fées malignes qui veulent nous faire trébucher sur le chemin du mal. »

L'amitié, la connivence, l'amour (de Gilles pour Jeanne) ne font aucun doute pour Tournier. Il faut en mesurer l'exceptionnelle modernité si l'on songe que Jeanne faisait figure de sorcière et si l'on se replace dans le rapport homme/femme du Moyen-Âge.

Gilles, sans repères quant à ses véritables attirances dans un siècle où le mariage est affaire d'alliances et l'enfant un animal sans valeur, Gilles rencontre l'être par excellence, androgyne, l'autre idéal dans sa plénitude de frère/amant/femme.

« (Jeanne) Des yeux verts et lumineux, un visage osseux aux pommettes hautes, un casque de cheveux sombres coupés au bol, et cette démarche souple, presque animale que donne l'habitude de marcher pieds nus.

Oui, il (Gilles) a immédiatement reconnu en elle tout ce qu'il aime, tout ce qu'il attend depuis toujours : un jeune garçon, un compagnon d'armes et de jeu, et en même temps une femme, et de surcroît une sainte nimbée de lumière. »

Deux figures explicites aujourd'hui : une fille au destin d'homme, un homme amoureux des garçons, réunis dans l'égalité du combat, exaltés dans leur différence par un siècle de grossièretés et d'horreurs.

Cette image symbolique ne devient-elle pas historiquement fixée lors du sacre du dauphin Charles :

« Ayant Jeanne à sa droite et Gilles à sa gauche, le futur roi s'agenouille sur les degrés de l'autel. »

« — Je te suivrai partout, Jeanne, répète-t-il, au ciel et en enfer ! »

L'aventure merveilleuse de Jeanne ne durera pas deux ans. Commence une passion de larmes, de boue et de sang qui s'achève le mercredi 30 mai 1431 sur le bûcher de Rouen. Et Gilles assiste au Calvaire de Jeanne, et Gilles regarde le corps calciné, et Gilles ne comprend pas. Vers quel univers d'intense destruction se dirige-t-il quand il s'enferme dans son château de Tiffauges... quand il installe à grands frais la collégiale dédiée aux saints Innocents, et écoute, abruti de tristesse et déchiré d'un désir jamais assouvi parce qu'il n'a pas de réponse terrestre, la chorale d'enfants qui cristallise la beauté et l'éphémère :

« Mais c'était surtout à la chorale que le maître des lieux attachait le plus de prix. A la fois par goût personnel et parce que rien n'était plus propre que des chanteurs impubères à honorer les angelots issus du massacre de Bethléem, Gilles ne se lassait pas de recruter et d'examiner sous l'angle de la voix et du reste les jeunes chantres de sa collégiale. Il ne suffisait pas qu'ils eussent une voix divine en effet, il fallait encore que, divins, ils le fussent également par le visage et par le corps. Quant aux chants qu'on leur faisait apprendre, Gilles n'en attendait qu'une chose : qu'ils lui brisassent le cœur. »

Tout ici s'enfonce dans les ténèbres d'un monde où la jouissance se vit dans le paysage de la mort :

« Eternels, les dieux ne sont pas vivants. Ils ne possèdent pas cette moitié d'ombre, la promesse de sa mort, qui accompagne tout homme dès sa naissance, et qui lui donne son épaisseur. »

Le récit de Michel Tournier, qui ne se déclare pas étude historique mais veut cerner un homme particulier dans un siècle obscur, incorpore fort justement les légendes paysannes : le Petit Poucet découvre à l'orée de la forêt où ses parents l'ont abandonné avec ses frères le château noir de Gilles. L'ogre hante les esprits : c'est un tueur. Le désir de l'enfant comme objet sexuel ne posait certainement pas de problème à des pauvres qui vendaient leurs enfants, s'en débarrassaient et parfois les étouffaient à la naissance...

Ce serait une extrapolation risquée que de parler de pédophilie à propos de Gilles de Rais.

« Alors un jour, il (Yahvé) s'est tourné vers Abraham. Il lui a dit : prends ton petit garçon, Isaac, égorge-le et offre-moi son corps tendre et blanc. »

Que l'église catholique ait donné tant d'importance au démon, et un sens si délectable au péché confirme la double fascination de la chair et de la pureté. Gilles comblé par la richesse et la puissance, subjugué par la sérénité de Jeanne, se retourne contre un dieu qui l'a trahi en immolant le seul être qu'il ait pu vénérer. Si pédophilie il y a, elle entre pour Gilles dans l'immense vertige des forces occultes qui donneraient réponse à cette douleur d'un quotidien sans amour.

■ Editions Gallimard/Folio, 1986, ISBN : 2070377075


De Michel Tournier : Le Roi des Aulnes - Le médianoche amoureux - Angus - La goutte d'or


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