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"L'homosexuel, une création si fragile" par Guy Hocquenghem (1/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Racontons la naissance du mot. Nous sommes en 1860. L'Allemagne est proche de l'unité autour de la monarchie prussienne. Et tous les Etats qui vont former l'Empire allemand sont en train d'adopter un code pénal unique, importante étape de la construction de l'Etat allemand moderne et centralisé.

Or ce nouveau code pénal introduit, en son paragraphe 175, la punition par la justice des « actes contre nature » entre hommes (jusqu'au nazisme, les femmes ne seront pas concernées. Disons tout de suite que cet article 175 restera en vigueur, à travers la République de Weimar, le IIIe Reich, et l'Allemagne fédérale contemporaine, jusque dans les années soixante).

Un docteur (en réalité il était journaliste et écrivain, mais non pas médecin) hongrois, Karoly Maria Benkert, écrit au ministre de la Justice prussien, instigateur de cette unification répressive. Benkert tente, en vain d'ailleurs, de s'opposer à l'adoption du nouveau texte.

Benkert défend bien sûr sa propre cause mais... il trouve sous sa plume un terme nouveau (en 1869), pour désigner les victimes du projet législatif. C'est le mot « homosexuel ».

Le premier « militant » homosexuel est aussi l'inventeur du nom, et cette nouvelle approche, « scientifique » pour ne pas être répressive, marque toute l'orientation des mouvements à venir.

Un peu d'étymologie : pour nous, le mot « homosexuel » ne pose plus de question. Pourtant, ce nom-là, auquel seul un siècle de popularisation psychiatrique a pu donner le poids de l'évidence par une naïve intériorisation, est, à l'origine, un étrange conglomérat. Fabriquer un nom scientifique, en 1860, c'est le charger d'intentions, et on ne peut voir une simple coïncidence dans les barbares à-peu-près qui composent l'invention de Benkert (lequel devait évidemment connaître latin et grec). Jusque-là, on n'avait jamais souligné aussi fortement, en l'amant de garçons, l'identité entre le sujet et l'objet (le pédéraste, comme le Berdache classique, ne sont pas « homosexuels », puisque leur partenaire sexuel est au contraire désigné comme étant essentiellement différent d'eux par l'âge, ou la virilité...). Cette clôture au sein du même sexe désormais considérée comme trait discriminant, c'est bien sûr le préfixe grec « homo » qui la donne. Reste que « sexis », en grec, cela n'a jamais voulu dire le sexe, mais la séparation (section, disséquer...). Le « concept » n'est que discriminatoire, vide de tout sens concret - la séparation des mêmes, regroupés entre eux - ou bien le « sexuel » (sexus latin, au prix du fameux barbarisme) ne s'y manifeste que comme discrimination. Benkert écrit à l'aurore de cette notion moderne de « sexe » (où d'ailleurs l'homosexualité joue un rôle pionnier).

Il nous faut renoncer à croire que ce nom-là est la forme enfin trouvée d'une réalité simple et isolable. Il faut s'interroger sur ce nom, parce qu'il nous « fait », d'une certaine manière, qu'il crée par collages la fausse simplicité d'un truisme vital. Que Benkert ait cru « libérer » les pédés en les baptisant ainsi, qu'il ait cru nécessaire de passer par ce néologisme pour permettre l'émancipation d'un peuple jusque-là innommé et soumis, est d'extrême conséquence. Que ceux qui doutent de l'effet du nom sur la chose elle-même considèrent l'immense importance, à tous moments, pour « celui-là », d'être découvert et nommé.

race-d-ep-un-siecle-d-images-de-homosexualite-guy-hocquenghem-1979.jpgDans l'histoire personnelle de chacun, le moment essentiel par lequel « on le devient », plus encore que le premier acte, c'est l'aveu du nom. Ce moment craint et espéré où l'on déclare : « je suis homosexuel ». Passage de l'insu au su, qui à lui seul cerne tout le problème de cette étrange minorité. L'homosexuel, plus que tout autre type social, n'existe pas vraiment avant de s'être lui-même « véridiquement » nommé.

Il est un peu trop facile de dire : « C'est la société qui vous force à vous donner un nom », ou encore, de réduire la naissance de la catégorie « homosexuel » à l'acte par lequel un pouvoir décide de « psychiatriser » une partie de sa population arbitrairement délimitée. Cet « arbitraire » de la signification homosexuelle, qu'indique la formation du mot, ne prend son poids de vécu que parce qu'il s'enracine dans la propre volonté du mouvement homosexuel naissant de se donner forme et nom, de se bâtir une identité à caractère médical. »

Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 20-23

Kertbeny Károly Mária - ou de son nom original Karl Maria Benkert - est né à Vienne le 28 février en 1824 - selon ses notes autobiographiques - "comme un fils de parents hongrois". Il s'est déplacé en Hongrie avec sa famille en 1826 et a changé son nom de Benkert à Kertbeny en 1847. Entre 1846 et 1875 il a parcouru l'Europe et il est retourné en Hongrie en 1875. Il est mort le 23 janvier en 1882 à Budapest.

Lire la seconde partie


Lire aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault

- Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral : 1ère partie - seconde partie


De Guy Hocquenghem : L'amour en relief - Les petits garçons - L'âme atomique (avec René Schérer) - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory) - La colère de l'Agneau - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - Le désir homosexuel - La dérive homosexuelle

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