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Le diable est homosexuel par Eduardo Galeano

Publié le par Jean-Yves

Dès 1446, au Portugal, les homosexuels allaient droit au bûcher. Dès 1497, ils étaient brûlés vifs en Espagne. Le feu était le sort destiné à cette engeance démoniaque, née dans les flammes de l’enfer.




En Amérique, en revanche, les conquistadors préféraient les jeter aux chiens. Vasco Núnez de Balboa, qui avait condamné nombre d’entre eux à un si cruel châtiment, pensait que l’homosexualité était contagieuse. Cinq siècles plus tard, j’ai entendu dire la même chose par l’archevêque de Montevideo. Lorsque apparurent à l’horizon les premiers conquistadors, seuls les Aztèques et les Incas, au sein de leurs empires théocratiques, punissaient l’homosexualité – de peine de mort. Le reste des habitants de l’Amérique la toléraient, voire, dans certains endroits, la fêtaient, sans jamais l’interdire ni la réprimer. Cette insupportable provocation devait déclencher la colère divine.


Selon les envahisseurs, la variole, la rougeole et la grippe, fléaux inconnus qui décimaient les Indiens comme des mouches, ne venaient pas d’Europe mais du ciel. Dieu punissait ainsi le libertinage des Indiens, qui se livraient avec naturel à leurs mœurs contre-nature.


Ni en Europe ni en Amérique, pas plus qu’ailleurs, on n’a compté le nombre d’homosexuels condamnés au supplice ou à la mort. Nous ne savons rien des temps lointains, et très peu ou pour ainsi dire rien des temps actuels.


Dans l’Allemagne nazie, ces « dégénérés coupables d’aberrants outrages à la nature » étaient obligés d’arborer un triangle rose. Combien furent envoyés en camp de concentration ? Combien moururent là-bas ? Dix mille, cinquante mille ? On ne l’a jamais su. Nul ne les a comptés ; c’est à peine si on les a mentionnés. On n’en sait pas beaucoup plus sur le nombre de Gitans exterminés.


Le 18 septembre 2001, le gouvernement allemand et les banques suisses décidèrent de « rectifier l’exclusion dont faisaient l’objet les homosexuels parmi les victimes de l’Holocauste ». Corriger cette omission avait pris plus d’un demi-siècle. A partir de cette date, les homosexuels ayant survécu à Auschwitz ou aux autres camps – si tant est qu’il y en eut – eurent le droit de réclamer une indemnisation.


Eduardo Galeano *


■ in Le Monde Diplomatique (extrait), août 2005


* Ecrivain uruguayen


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