Lundi 24 mars 2008

…ou un art d’aimer au XIIIe siècle


Heureuse idée que cette traduction du merveilleux catalogue des amours, rédigé par le tunisien Ahmad al-Tîfâchî (1184-1253) : « Les Délices des cœurs ou ce que l'on ne trouve dans aucun livre »


Le livre est divisé en douze sections. Puisqu'il s'agit de classement, dans une langue étrangère et vieillie (qui de plus était sous l'influence de l'idéologie aristotélicienne des classifications), il faut faire confiance au traducteur, le célèbre arabisant René Khawam, qui parle d'homophiles (en gros, les «actifs») et d'invertis (les «passifs») : vocabulaire probablement douteux mais il fallait bien une convention.


Il est difficile de ne pas être obsédé par les images des Mille et une nuits de Pasolini en lisant cet enchaînement d'anecdotes où poètes, vieillards, princes, marchands, prostitués, bergers et promeneurs de la nuit se croisent et se conjoignent, pour adopter le mot un peu inattendu qu'a choisi le traducteur.


Beaucoup de sourires et une atmosphère générale de plaisanterie : c'est de plaisir qu'il s'agit avant tout, l'écrivain ni le lecteur ne peuvent l'oublier. Bien sûr, les faits rares rapportés par Tîfâchî ont d'abord pour but de divertir et de tourner en dérision leurs acteurs, mais qu'il est ravigotant de voir réconciliés la poésie, le sexe et le rire !


Je reconnais avoir été stupéfait par le véritable «travail d'écrivain» sur le rapport sexuel. C'est aussi la prose de René Khawam qu'on lit, une prose moderne et directe, dépouillée des classicismes. Le traducteur a réussi à faire vivre un texte. J'en veux pour exemple la si belle histoire de Séducteur, garçon exceptionnellement membré dont est amoureux un enfant obstiné :

« Lorsqu'il sut que Séducteur avait épanché sa liqueur en moi, me laissant presque évanoui de plaisir, lorsqu'il vit l'instrument se retirer tel un poignard arqué, ou tel un jeune arbre à la tête épanouie, toujours aussi vigoureux encore tout gonflé de sève, bien raide, bien dressé, brillant comme un sabre au clair, luisant comme l'étoile, la tête merveilleusement large et délicieusement arrondie, il ne put se tenir d'avancer la main vers un si bel objet et se mit aussitôt à quatre pattes. »

Les lecteurs d'aphorismes seront aussi satisfaits :

« Comment peux-tu encore te laisser conjoindre, avec toutes les blessures qu'il t'a fallu endurer !

– Goûtez, répondit-il, ensuite vous pourrez blâmer. »

Mais puisque à toute chose, il faut son explication (et non à tout mal son remède, car l'auteur reconnaît que c'est en ce domaine peine perdue), le livre (après plus de trois cents pages d'anecdotes entrecoupées de poèmes) se termine sur une tentative de présentation scientifique du problème, avec l'aide du médecin Abou-Bakr Mouhammad (820-923) :

« Le caractère masculin ou féminin de l'enfant à naître dépend du mélange des deux liquides principiels au moment de la conjonction : si la liqueur de l'homme se révèle alors la plus forte, le nouveau-né sera un garçon, dans le cas inverse, ce sera une fille ». Et si le dosage est malhabile, vous avez compris…

« Chez un sujet féminisé de par la faiblesse du principe masculin qui a présidé à sa conception, les deux œufs qui pendent au-dessous et les différents attributs naturels de la masculinité sont fort peu apparents, à peine dégagés... Dès lors s'explique-t-on que le garçon éprouve de vives démangeaisons accompagnées d'une abondante émission de liquide et localisées dans la région arrière où débouche l'intestin et non pas comme chez le sujet normal à la racine de la braguette, soit sur le levant. »

Cette triste caution médicale ne joue qu'un rôle réduit (comme les élans religieux qui interrompent parfois les récits, et les brusques sursauts de moralisme) : on sent que l'esprit de l'auteur est ailleurs...


■ traduction de René Khawam, Editions Phébus, 1998, ISBN : 2859405542


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
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