Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité; ou bien. Personne ne peut dire « Je suis homosexuel».
Signé Hocquenghem.

Seconde volution. l'homosexualité n'est pas production de désir sans être en même temps formation d'énoncés. Car c'est la même chose, produire du désir et former de nouveaux énoncés. C'est évident qu'Hocquenghem ne parle pas comme Gide, ni comme Proust, encore moins comme Peyrefitte : mais le style, c'est de la politique - et les différences de génération ausssi, et les manières de dire «je » (cf. l'abîme de différences entre Burroughs père et fils, quand ils disent je et parlent de la drogue}. Autre style, autre politique : l'importance de Tony Duvert aujourd'hui, un nouveau ton. C'est du fond d'un nouveau style que l'homosexualité produit aujourd'hui des énoncés qui ne portent pas, et ne doivent pas porter sur l'homosexualité même. S'il s'agissait de dire « tous les hommes sont des pédés », aucun intérêt, proposition nulle qui n'amuse que les débiles. Mais la position marginale de l'homosexuel rend possible et nécessaire qu'il ait quelque chose à dire sur ce qui n'est pas l'homosexualité : « avec les mouvements homosexuels l'ensemble des problèmes sexuels des hommes sont apparus ». Pour Hocquenghem, les énoncés d'homosexualité sont de deux sortes complémentaires. D'abord sur la sexualité en général : loin d'être phallocratique, l'homosexuel dénonce dans l'asservissement de la femme et dans le refoulement de l'homosexualité un seul et même phénomène qui constitue le phallocentrisme. Celui-ci en effet procède indirectement, et, en formant le modèle hétérosexuel de nos sociétés, rabat la sexualité du garçon sur la fille à laquelle il donne le rôle à la fois de première piégeuse et de première piégée. Dès lors, qu'il y ait une complicité mystérieuse entre les filles qui préfèrent les filles, les garçons qui préfèrent les garçons, les garçons qui préfèrent aux filles une moto ou un vélo, les filles qui préfèrent, etc., l'important est de ne pas introduire de rapport symbolique ou pseudo-signifiant dans ces complots et complicités (« un mouvement comme le Fhar apparaît intimement lié aux mouvements écologiques... quoique ce soit inexprimable dans la logique politique »).
D'où, aussi bien, la seconde sorte d'énoncés qui portent sur le champ social en général et la présence de la sexualité dans ce champ tout entier : en échappant au modèle hétérosexuel, à la localisation de ce modèle dans un type de rapports comme à sa diffusion dans tous les lieux de la société, l'homosexualité est capable de mener une micro-politique du désir, et de servir de révélateur ou de détecteur pour l'ensemble des rapports de force auxquels la société soumet la sexualité (y compris dans le cas de l'homosexualité plus ou moins latente qui imprègne les groupes virils militaires ou fascistes). Précisément l'homosexualité se libère, non pas en brisant tout rapport de force, mais lorsque, marginale, elle n'est d'aucune utilité sociale : « les rapports de force n'y sont plus inscrits au départ par la société, les rôles homme-femme, baisé-baiseur, maître-esclave y sont instables et inversables à tout moment. »
■ L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807
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