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Lois antiracistes, c'est raté par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

S'il y a des lois qui semblent avoir complètement manqué leur but, ce sont bien celles qui interdisent les propos racistes. Depuis leur introduction dans le droit français, en 1972, l'extrême droite n'a cessé de croître et enlaidir, jusqu'à se présenter au second tour de l'élection présidentielle, ce fatidique 21 avril 2002.

Ce n'est cependant peut-être pas le plus grave. Cette législation, de par sa seule existence, semble avoir eu des effets que l'on peut bien qualifier de «pervers» sur l'ensemble de la classe politique. Lavés de tout soupçon de racisme par le fait que celui-ci s'exprimerait dans les mots et serait vaillamment traqué par les tribunaux, certains élus ont pu conduire des politiques d'exclusion asymptotiquement proches de celles que prônaient les doctrines honnies, sans ressentir le moindre état d'âme.

Il en est ainsi des politiques en matière d'immigration et de droit d'asile, ou de la loi qui interdit le port du foulard à l'école. Certes, on pourra toujours contester la connotation raciste que d'aucuns trouvent dans ces lois, mais la question n'est pas là, précisément. Remarquons plutôt que l'ensemble des individus victimes de ces mesures auraient sans doute largement préféré lire des propos racistes dans les journaux à la place d'être reconduits à la frontière (où ils ne pourront rien lire ou entendre de ce qui se dit de si édifiant en France), voire exclus des écoles de la République s'ils ne renient pas leurs croyances.

Pourtant, le but de la législation antiraciste est d'éviter, grâce à la seule police du langage, que ne se reproduisent les politiques discriminatoires de sinistre mémoire. Le langage n'est vu que comme une préparation aux actes. On pense que le mal commence dans la bouche pour terminer dans le meurtre, bref que les mots sont la racine de tous les maux. Certes ce projet est fort critiquable en soi, car les lois ne peuvent pas, même si elles s'y acharnent, policer les pensées. Les dictatures les plus sanglantes et les plus inquisitoriales n'ont pu empêcher que les individus qui y ont vécu pensent et ressentent les choses comme ils le souhaitent ou le peuvent. Mais, quoi qu'il en soit de la pertinence même de leur inspiration, il s'avère que l'amour de la langue dont ces lois font preuve a produit de toutes manières un effet inverse. On s'est fixé sur les mots et non pas sur les actes, sur les discours et non pas sur les mesures racistes, une fois de plus, donc, sur les symboles et non pas sur la réalité.

La loi qui a ajouté à la liste des choses à ne pas dire les expressions homophobes illustre bien ces effets pervers. Au lieu de donner aux couples homosexuels le droit de se marier et de faire des enfants, on leur a offert en oblation un interdit de parole en plus ; on pouvait dès lors leur refuser ces droits la conscience tranquille. Qui reprocherait à un gouvernement qui fait des lois pour punir les homophobes de ne pas aimer les homosexuels ?

Peut-être est-ce ainsi qu'il faut comprendre, à l'inverse, la violente réaction suscitée par l'emploi insistant du mot «racaille» par le ministre de l'Intérieur chez ceux qu'il désignait (un peu trop vaguement sans doute). « Passe encore que monsieur Sarkozy applique sa politique de la chaussure à clous et de la matraque : qu'au moins il reste poli ! », semblent dire ces émeutiers. Il est vrai qu'on peut aussi se dire, en voyant ces événements, que la police du langage arrive bien mal à faire oublier l'autre police, celle qui s'adresse à une partie de la population comme condamnée à la délinquance, à la récidive, dont le seul destin serait d'être «neutralisée», pas plus qu'elle n'arrive à masquer la réalité sociale qu'elle euphémise...

Mais à ces effets pervers s'ajoutent d'autres, plus immédiats : les restrictions que cette législation a imposées à la liberté d'expression dans des cas parfois rocambolesques. Ainsi, en 1997, la Cour de cassation a donné raison à la cour d'appel qui avait condamné l'humoriste Patrick Sébastien pour avoir fait un pastiche de Jean-Marie Le Pen, pourtant plein de bonnes intentions antiracistes. Jugeant ses propos pas drôles du tout, les magistrats l'ont condamné pour avoir trop bien fait son imitation du président du Front national. Inversement, ceux qui ont tenu des propos douteux et ont été relaxés par la justice peuvent se pavaner et faire la leçon aux autres, moins chanceux, avec ce présupposé improbable : si les juges m'ont blanchi, c'est que je suis blanc.

Pourtant, la qualification d'un propos comme raciste relève d'appréciations bien subjectives, du fait du caractère ouvert de la signification linguistique, et celle des juges l'est tout autant.

Et si on laissait les racistes s'exprimer comme ils le souhaitent ? Il y aurait bien des avantages. Non seulement on pourrait plus facilement les identifier, mais de surcroît ceux qui se croient à tort vierges de tout racisme pourraient aussi se reconnaître dans le discours de ces «autres» décomplexés, et se sentir obligés, de ce fait, de changer d'idées, voire de comportement, pour le plus grand bien de tout le monde.

Surtout, la possibilité de comprendre qu'on a tort ou raison sans la contrainte des pistolets ou des juges, n'est-ce pas l'avantage le plus précieux qu'ont les sociétés démocratiques sur les dictatures ?

Libération, Marcela Iacub, mardi 8 novembre 2005

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