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L'épopée de Gilgamesh

Publié le par Jean-Yves Alt

La légende de Gilgamesh, qui serait le plus ancien écrit découvert par les archéologues (bien antérieur à "L'Iliade" et "L'Odyssée" ou aux divers textes bibliques fondateurs du judaïsme et du christianisme), relaterait la première histoire d'amour entre deux hommes et la quête de l'immortalité.

Quatre millénaires après sa transcription sur les tablettes cunéiformes de Sumer, "L'épopée de Gilgamesh" demeure le premier récit imaginaire connu de l'histoire de l'humanité.

Loin de se limiter au texte, "L'épopée de Gilgamesh" bénéficie d'une iconographie souvent saisissante. Les civilisations du Tigre et de l'Euphrate écrivaient avec un stylet, sur des tablettes d'argile fraîche qui étaient ensuite cuites au four. L'écriture, composée en forme de petits clous, était forcément impersonnelle. Pour l'authentifier, les Mésopotamiens eurent recours au cachet. Ils découpaient des bâtonnets sur la surface convexe desquels ils gravaient en creux leur marque individuelle. En roulant le petit cylindre sur l'argile fraîche, on obtenait une image en bande continue... La matière des cylindres était très diverse (marbre, agate, cornaline...) et leurs dimensions variables. On peut d'ailleurs voir plusieurs de ces cylindres, au musée du Louvre. L'un des cylindres (ci-contre) et son empreinte (ci-dessus) représente Gilgamesh combattant un taureau.

Gilgamesh et Enkidou

La légende prend racine dans la ville d'Ourouk, la cité dont Gilgamesh est le roi tout puissant, là où elle finira de même. Les plaintes des habitants montent jusqu'au dieu Anou :

« Gilgamesh ne laisse pas un fils à son père,

Jour et nuit règne sa violence...

Il ne laisse pas une vierge à sa mère,

Fille de guerrier ou promise à un héros. » (1)

Redouté et invincible, Gilgamesh apprend bientôt que son rival vient d'être créé : il s'appelle Enkidou :

« Son corps est couvert de poils,

Sa chevelure est celle d'une femme. » (1)

Après un premier combat, Gilgamesh et Enkidou découvrent qu'ils ne peuvent se vaincre l'un l'autre. Et deviennent amis. Gilgamesh et Enkidou vont ensuite vaincre Houmbaba, le gardien redouté de la forêt des cèdres. Séduite, la déesse Ishtar offre à Gilgamesh de l'épouser. Mais celui-ci refuse en des termes insultants. Est-ce pour rester auprès de son ami Enkidou ? Le texte ne le dit pas, mais il dit la colère d'Ishtar, ses imprécations et sa vengeance : elle envoie le taureau céleste ravager Ourouk. Mais, une fois de plus, unis et invincibles, Gilgamesh et Enkidou triomphent de l'animal monstrueux et le tuent. Ils reviennent à Ourouk en triomphateurs et l'épopée se fait tendresse :

« Les deux amis... s'embrassent. Main dans la main ils traversent les rues d'Ourouk... Gilgamesh fait une grande fête dans son palais. Les deux héros se reposent Et dorment ce soir-là dans leur lit. » (1)

A lire le texte mythique, on devine ce que le roi d'Ourouk exigeait des vierges. Mais on peut à bon droit se demander à quelles fins il s'en prenait aux fils. Les mêmes ? Quoi qu'il en soit, Ishtar, folle de rage, obtient la mort d'Enkidou : les dieux lui envoient une maladie mortelle. La douleur de Gilgamesh, devant le cadavre de son ami le plus cher, est semblable à celui d'un amant pour son amante :

« Enkidou ne lève plus les yeux

Gilgamesh lui touche le cœur

Son cœur ne bat plus.

Alors comme une fiancée

Il couvre le visage de son ami

Comme un lion il rugit autour de lui

Il va et vient en regardant Enkidou

Comme une lionne à qui on a enlevé ses petits.

Il arrache ses cheveux et les jette à terre.

Il déchire ses beaux vêtements

Et les rejette comme un sacrilège.» (1)

Enkidou est appelé par son ami « celui que j'ai aimé d'amour si fort ».

Pour bien comprendre et appréhender cet aspect du mythe, il faut se souvenir que la séparation stricte entre amour et amitié est relativement récente et que la notion d'homosexualité (opposée à un contraire normatif qui serait l'hétérosexualité) est issue du Moyen Age, et tout particulièrement de l'idéologie chrétienne. Il n'y a ni opprobre, ni antagonisme dans l'Antiquité (la Grèce, mais aussi le monde romain et diverses civilisations indo-européennes le démontrent aisément). On doit donc lire "L'épopée de Gilgamesh" avec ce recul culturel indispensable, faute de tomber dans les dénégations douteuses ou, à l'inverse, les assimilations trop rapides.

Avec la mort d'Enkidou, et le choc qu'elle constitue pour Gilgamesh, le mythe prend une autre dimension : celle d'une réflexion sur la destinée humaine, une quête de l'éternelle jeunesse opposée à la corruption du corps et aux limites de la vie terrestre. Gilgamesh a connu la mort de l'ami, elle a fait naître en lui un sentiment jusque-là inconnu chez ce héros : la peur. Gilgamesh quitte alors Ourouk et se lance dans une longue errance, à la recherche de Outa-Napishtim, « le seul mortel qui ait jamais pu échapper à la mort », pour lui demander son secret, et à son tour acquérir l'immortalité, thème lancinant du dernier tiers de "L'épopée de Gilgamesh". La mort d'Enkidou amène le héros à se pencher sur sa propre mort. Peut-on vivre en acceptant l'inéluctable ? A ce moment du récit, Gilgamesh pense que non. Il abandonne sa cité d'Ourouk et se lance dans une recherche désespérée de la vie éternelle.

Le mythe épique se transforme en quête initiatique, et tient alors du roman de voyage et du roman d'éducation, types dont il pourrait être le creuset originel. Gilgamesh rencontre Outa-Napishtim, l'unique survivant du Déluge, seul mortel à qui les dieux aient offert l'immortalité en récompense. Car c'est là que l'épopée est la plus surprenante : ce texte décrit le Déluge en faisant d'Outa-Napishtim le modèle originel de Noé et de son arche. Il est vrai que le mythe s'est largement répandu dans tout le Proche-Orient et qu'il a donc été très tôt connu des populations juives. Naturellement, Gilgamesh trouvera l'herbe dispensatrice de l'éternelle jeunesse, mais tout aussi naturellement un serpent la lui dérobera (encore un parallèle troublant avec la Bible.)

De retour à Ourouk, Gilgamesh acceptera sa condition et l'épopée s'achève sur une morale nuancée : l'homme ne peut se prendre pour un dieu, mais il doit jouir de la vie en acceptant ses limites. Telle est sa destinée.

Dans la version intégrale de "L'épopée de Gilgamesh", publiée par les éditions Ipomée (1), Abed Azrié a traduit et adapté le texte en y adjoignant des repères historiques, une présentation, un catalogue de la mythologie sumérienne, assyrienne et babylonienne ainsi qu'un glossaire fort complet. L'illustratrice Claire Forgeot, dont le talent graphique et la sensibilité font ici merveille, a choisi de respecter le climat ambigu du mythe. En jouant la stylisation et le flou des expressions, elle renforce le caractère imprécis des situations et des rôles : elle met en scène la lutte que se livrent Gilgamesh et Enkidou mais, quand on y regarde de plus près, on se demande s'il ne s'agit pas plutôt de joute amoureuse. De façon peut-être encore plus significative, Claire Forgeot dessine Gilgamesh enlaçant tendrement Enkidou. Alors entre Gilgamesh et Enkidou, s'agit-il d'amitié ou d'amour ?

Alors, avec "L'épopée de Gilgamesh". S'agit-il vraiment du premier mythe homosexuel de l'histoire de l'humanité ? Difficile de se prononcer avec une absolue certitude. Mais à lire nombre de passages du texte, nombre de formules révélatrices et, plus encore peut-être, à saisir la tonalité générale des rapports passionnés entre Gilgamesh et Enkidou, il apparaît encore plus difficile de réfuter une hypothèse crédible et somme toute logique. Aucune femme, pour l'un et l'autre ami, ne compte autant que les rapports des deux tendres amis.

Homosexualité ? Ou homosensualité ? Il reste une certitude, et pas des moindres : "L'épopée de Gilgamesh" est la première histoire d'amour, par-delà la mort, entre deux hommes.

(1) L’épopée de Gilgamesh, traduction et adaptation de Abed Azrié, illustration de Claire Forgeot, Editions Ipomée, Collection Jardins secrets, 1986, ISBN : 2864850613


Lire aussi : Une appropriation personnelle du mythe de Gilgameš par Anne-Marie Beeckman


Lire encore : L'Histoire de Gilgamesh, Pierre Grimal - Hassan Massoudy

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Koëhn David 19/01/2016 11:49

Le taureau est le trône divin ou du "Divin". Se battre contre lui, c'est se battre contre le "Divin" ou la déité.
L'amitié entre 2 adolescents naît très souvent d'un corps à corps : "Qui est le roi ?" où les 2 garçons ont (pour la première fois) conscience qu'ils sont en érection (réflex et sensation/s de plaisir). L'amitié naît de cette conscience réciproque de "ce quelque chose qui se/s'est passe/é et qui est plaisante". Les 2 garçons chercheront à reproduire cette "étrangeté" dans d'autres corps à corps, ou surtout dans d'autres occasions qui n'obligent pas l'adulte à intervenir pour "séparer".
Attention ! Les références bibliques aux mythes mésopotamiens sont des références historiques postérieures (Adam ou "mélange de terre et de sang", Caïn agriculteur = sédentarisation, construction de la cité, Abel berger = nomadisme ou transhumance, tentes, Noé et le déluge, la Tour de Babel (à ce propos, je ferai remarquer que les esclaves mâles étaient nus pour les différencier des hommes libres), Abram est déplacé du Sud vers le Nord exactement là où les "2 fleuves en grec = Mésopotamie" sont les plus proches, là où tout est en abondance : du bétail aux végétaux, ..., exactement comme la Bible empruntera à l'Egypte et après l'Exile - vers moins 630 - à Babylone -> Perse (avec son nouvel "alphabet - pictogramme", ses "archanges" qui passent de 3 à 7, etc.), j'ai oublié entre autres le "œil pour œil, dent pour dent" (Exode 21. 22 emprunté au code d'Hammourapi/bi) etc.