Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La vie selon la chair, Daniel Guérin [1929]

Publié le par Jean-Yves Alt

Daniel Guérin, cet historien de combat (avec une quarantaine de livres publiés), avait une plume d'artisan consciencieux. Le mot d'ordre de Guérin était déterminé par le combat de sa vie : la révolution par l'homosexualité.

« La vie selon la chair » est un roman d'homosexuel militant qui valut à son auteur la réprobation de son père.

L'histoire, qui commence le 11 novembre 1918, est simple : les amours de deux amis d'enfance, Pierre Raynaud et Hubert Jasmier.

Le premier aime passer du temps avec sa cousine Hélène Fériel :

« Affection quasi maternelle de la part d'Hélène. […] Il [Pierre] respectait Hélène comme une aînée, et il riait avec elle comme il eût ri avec ses camarades. Elle était sa mère et sa soeur tout à la fois. » (p.37)

Hélène, fille-mère, est toute heureuse de retenir l'attention de son cousin Pierre :

« Elle ne pouvait deviner quelles troubles pensées l'avaient agité durant le jour. Elle aimait qu'il fût pur ; peut-être ne l'aimait-elle que pour sa pureté. » (p.61)

Pierre se sent pourtant condamné à de perpétuelles humiliations. Malgré un tempérament de gagneur, il se sent méprisé, méconnu. Seule sa cousine Hélène accueille avec joie ses écrits ; grâce à elle, il semble guéri de son humilité désespérée. Pourtant, il n'arrive pas à lui dire ses troubles et ses inquiétudes. Pour aborder la question de la chair, il reste seul, sans conseils et sans secours :

« Les femmes semblaient à Pierre un gibier abondant et digne de convoitise, mais aucune d'entre elles ne pouvait le fixer : les filles lui donnaient la nausée ; les vierges lui faisaient peur ; les femmes mariées lui semblaient une proie dangereuse et réservée » (p.38)

Hubert Jasmier est, de son côté, incapable de se débrider en compagnie de son ami, qu'il admire et qui l'intimide. Pierre absent, Hubert reprend confiance en lui et se sent presque susceptible d'audace. Mais toujours au moment du pas décisif, une sorte de timidité navrée le retient ; il se persuade qu'il est différent des autres et sa singularité fait son désespoir.

Hubert se sent subjugué par son ami sur lequel il porte un regard de chien fidèle :

« Dès l'enfance, les timides savent qu'ils n'ont raison que dans la solitude : un seul compagnon suffit à les faire douter d'eux-mêmes. Sa délicatesse de sentiments, son esprit subtil et scrupuleux, comment pouvaient-ils résister à la franche et vigoureuse exubérance de Pierre ? Il l'aimait pour cet aplomb dont il serait à jamais privé. » (p.64)

Au cours de plusieurs sorties dans un cabaret où les deux amis se rendent, Pierre rencontre des femmes. Quelques temps après, Hubert, qui, pour des problèmes de santé, suit une cure à La Bourboule, reçoit une lettre de son ami. Pierre lui annonce fièrement qu'il n'est plus vierge. Hubert lui répond par courrier :

Pierre

Excuse-moi d'avoir été si longtemps à répondre à ta lettre. J'ai été très occupé ces temps-ci par mon traitement, et puis je ne savais pas trop quoi te répondre... Tu veux bien te dire mon ami toujours ; je le souhaite ; je n'en suis pas sûr. Ne va pas croire que je méprise l'amour, loin de là, mais je crains que tu ne lui accordes dans la vie une place plus grande que moi. Notre amitié était trop intime, trop unique pour que les femmes ne nous éloignent pas l'un de l'autre. Il faut bien se décider un jour à devenir un homme.

Adieu les jours de l'adolescence à jamais perdus...

Bien à toi.

Hubert (pp.81-82)

A son retour à Paris, Hubert doit faire face à la mauvaise humeur de ses parents. Sa crainte permanente, c'est d'être deviné, mis à nu, par eux et par ses amis. Pourtant ses parents pensent qu'il fréquente des femmes de mauvaise vie en compagnie de son ami Pierre. Hubert s'inscrit alors à St-Cyr pour mettre un terme à cette jeunesse vaine et ratée. Là-bas, il s'isole : un seul camarade reçoit, non pas ses confidences, mais le soir, dans le petit bois sombre, sa tête inerte. (pp.115-116)

« A St-Cyr il avait retrouvé quelques camarades, trop délicats comme lui et trop féminins : timidité de se confier à ceux qui lui ressemblaient ; crainte aussi de frayer avec ceux qui l'irritaient, qu'il haïssait, parce qu'il y avait un mur entre eux et lui, et que ceux-là l'attiraient plus… […] Il n’avait rien voulu, rien décidé. Il a conscience aussi loin qu’il remonte dans son enfance, d’avoir toujours été manœuvré. » (pp.147-148)

Hubert va faire aussi la connaissance de Georges Servières, un bel athlète, qu'Hélène a aussi connu quelques temps auparavant, dans le cadre de son travail journalistique. La jalousie tourmente Hubert :

« […] il venait de découvrir qu'une même créature était liée à son destin : jadis cette Hélène avait écarté de lui l'unique ami de son enfance ; sans doute était-elle responsable de la manière dont il s'était perdu... Et voici que l'ennemie se trouvait à nouveau sur sa route, essayait de se glisser entre Georges et lui, peut-être de le lui prendre. » (p.146)

Entre Pierre et Georges, Hubert, comme un bouchon sur l'eau, balance. Georges à lui seul suffit à remplir sa vie, mais Georges a de fréquentes absences, le faisant ainsi souffrir. A ces moments, Hubert revient frapper à la porte de Pierre, docile par avance à ses conseils. Celui-ci, au fur et à mesure qu'il voit son ami plus malléable, devient moins indulgent. Hubert écoute alors volontiers ses remontrances, caricatures violentes de celles qu'au fond de sa conscience il se fait à lui-même.

– Alors, aujourd'hui point de Georges ?

Hubert feignait de n'avoir pas entendu. Partout où Pierre l'entraînait, il le suivait. Les lieux de plaisir où il s'ennuyait le plus lui semblaient préférables à la solitude. Ce soir-là, il était plus nerveux que d'ordinaire :

– Pierre, Pierre, je suis à bout […] Je ne peux plus vivre ni avec lui, ni sans lui. […] Comment trouver une issue ? (pp.170-171)

Pierre fait alors appel à la volonté de son ami, en le conjurant d'en finir avec Georges. Car ce dernier joue sans discontinuer entre Hélène et Hubert. Mais ce jeu qui un instant l'a enivré, Georges en éprouve vite de la fatigue. Ses deux adorateurs deviennent insupportables. Son indépendance personnelle, à laquelle il tient par dessus tout, est menacée. Il se sent traqué, harcelé.

Hélène signifie à Georges de choisir. Dur sacrifice pour un homme dont le goût est de collectionner les hommages ! S'il est tenté d'opter pour Hélène, ce n'est certes pas pour des raisons de morale (Georges ayant grandi en dehors de ce genre de considérations), ni pour des questions d'intérêt (Hubert subvenant à ses besoins). Ce dont il est sûr, c'est d'être las de cet ami, faible et compliqué, qui l'entraîne à la dérive. Hélène au contraire, Hélène, journaliste connue, est une liaison brillante.

La pauvre vie d'Hubert, reposant sur des bases si fragiles, sa pauvre vie qu'il peuple quotidiennement d'illusions, va-t-elle se briser ? Désormais la présence d'une maîtresse dans l'existence de Georges lui est une perpétuelle souffrance : impossible d'imaginer que le jeune athlète est encore à lui ; impossible de conserver l'illusion d'avoir la meilleure part. Hubert, alors, mesure sa déchéance, et comme un mendiant, demande seulement à ramasser les miettes d'un festin, auquel il n'est plus convié.

Georges, en réalité, n'a pas plus besoin d'Hélène que d'Hubert. Certain d'être le maître, il agit selon son bon plaisir avec elle, apparaissant ou disparaissant suivant son caprice.

« Le plaisir pour le plaisir exige un perpétuel renouvellement. Seule compte cette première découverte d’un corps indéchiffré, qu’aucun linge ne voile plus :

– Tiens... mais tu es beau… montre comme tu es beau.

Mais une fois la curiosité satisfaite, aucune surprise n'est possible. » (p.256)

■ Editions Albin Michel, 1929, 281 pages


Lire un avant-propos de l'auteur daté de 1982


Du même auteur : Le feu du sang : autobiographie politique et charnelle - Homosexualité et Révolution

Commenter cet article