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Les désarrois de l'élève Törless, Robert Musil (1906)

Publié le par Jean-Yves Alt

Roman exemplaire, il faut rappeler "Les désarrois de l'élève Törless" de Robert Musil, qui, en 1957 (pour la traduction française), apparut comme une bombe dans la littérature. Musil décrit l'attirance fatidique, la sexualité dévorante d'un adolescent (bien campé sur la morale) pour le jeune Basini, homosexuel précoce qui subit les tortures de deux autres élèves.

Scènes de sadisme perpétrées par deux adolescents sur un troisième, sous les yeux d'un témoin, Törless, qui sexuellement bouleversé finit par accepter les avances de la victime mais lui refuse son amour.

Cruauté, violence, sensualité victorieuse, Robert Musil ose l'impossible et aborde enfin cette réalité : l'intensité refoulée de la sexualité adolescente.

« Törless, au supplice, repoussait de son bras tendu l'épaule de Basini. Mais la brûlante proximité de cette peau douce qui n'était pas la sienne l'obsédait, le cernait, l'étouffait. (...) Il continuait à repousser de ses deux bras le corps de Basini ; mais il y avait sur eux comme une chaleur pesante, humide ; ses muscles se relâchèrent ; il les oublia... Il fallut qu'un autre mot étincelât pour le réveiller, parce qu'il sentit soudain, comme une réalité terriblement insaisissable, que ses mains, dans une sorte de rêve, avaient attiré Basini plus près. (...) Alors Törless renonça à chercher des mots. La sensualité qui s'était lentement insinuée en lui à chaque accès de désespoir avait pris maintenant toute sa force. Elle était couchée nue à côté de lui et lui couvrait la tête de son souple manteau noir. Elle lui soufflait à l'oreille de tendres conseils de résignation, elle écartait de ses doigts brûlants, comme inutiles, toutes questions et tous devoirs. Elle murmurait : dans la solitude, tout est permis. »

Les désarrois de l'élève Törless, Robert Musil (1906), Éditions du Seuil, Collection Points, 1995 (réédition), ISBN : 2020238136


LIRE aussi :

Complément sur "Les désarrois de l'élève Törless"

A l'école, quand un élève perd le droit d'être un homme par Robert Musil


Lire encore la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Lire, dans les commentaires, l'article de Raymond Leduc paru dans le numéro 84 de la revue Arcadie (décembre 1960).

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Jean-Yves Alt 24/01/2016 08:22

LES DÉSARROIS DE L'ÉLÈVE TÖRLESS, ROBERT MUSIL, Editions du Seuil, 1960
Si Robert Musil s'est rendu illustre ultérieurement en écrivant la pièce maîtresse de son œuvre, L'homme sans qualités, il a commis un véritable péché de jeunesse en débutant par Les désarrois de l'élève Törless alors qu'il n'était âgé que de vingt-cinq ans. L'auteur cherchait sa voie et il a manifestement trébuché sur ce premier roman.
L'action se situe dans un collège militaire allemand. Il n'y a guère que quatre personnages, tous âgés d'environ quinze ans : Basini, Törless, Beineberg et Reiting. Seul Basini est un authentique homophile, car s'il a le physique d'une fille, il en a aussi la sentimentalité : il fait l'amour avec les trois autres en y mettant tout son cœur. C'est le seul qui soit sincère, logique avec lui-même, animé de sentiments respectables : or, c'est le seul qui sera méprisé, ridiculisé, torturé, renvoyé du collège.
Beineberg et Reiting sont des individus odieux. Sous prétexte que Basini a dérobé de l'argent dans les casiers de ses camarades pour rémunérer la connivence d'une prostituée qu'il fréquente dans le seul but de se donner des airs de mâle alors qu'il ne fait rien avec elle, Beineberg et Reiting, plutôt que de le dénoncer et de provoquer ainsi son renvoi du collège, préfèrent abuser de lui en le faisant chanter d'une manière qui leur permet de satisfaire leurs instincts les plus bas, les plus libidineux, les plus cruels : presque toutes les nuits, ils entraînent Basini dans un grenier, le font mettre nu, le sodomisent (alors qu'ils sont « normaux » ou se prétendent tels) et le contraignent, en le frappant avec une lanière de cuir, à accomplir des actes répugnants, dégradants, inspirés par une imagination vicieuse et démentielle.
Quant à Törless, qui est soi-disant « normal » lui aussi, « quand il était tout petit, qu'il portait une robe et n'allait pas encore à l'école, il avait souhaité parfois avec une nostalgie inexprimable d'être une fille. Il y avait eu des moments où il avait si vivement la sensation d'être une fille qu'il jugeait impossible que ce ne frit pas vrai. » Et dès son arrivée au collège il se trouve en présence d'un de ses condisciples, le jeune prince H... dont on nous fait le portrait suivant : « Tous jugèrent la suavité de son regard aussi fade qu'affectée ; et la façon qu'il avait de se déhancher quand il se tenait debout, de jouer lentement des doigts en parlant, leur parut d'une féminité qui ne méritait que le rire. » Et aussitôt Törless, comme attiré par un aimant, devient l'inséparable du prince, y trouvant « la source des plus subtils plaisirs psychologiques ». Mais le prince quitte bientôt le collège et Törless se lie d'amitié avec Beineberg et Reiting, qui l'entraînent dans le fameux grenier et se livrent devant lui aux habituelles scènes de torture sur la personne du malheureux. Basini. Törless, qui a pourtant reçu une excellente éducation, ne s'émeut nullement du spectacle ; sans participer activement aux opérations, il reste insensible, comme si ce jeu était la chose la plus naturelle du monde. Puis, ayant compris que Beineberg et Reiting se servent de Basini comme d'une femme, il y songe, il en rêve, il en brûle d'envie ; une nuit, il quitte son lit et va réveiller Basini, qui acquiesce aussitôt en lui disant tendrement et sincèrement : « Je t'aime » Mais à peine l'acte est-il accompli que Törless retrouve sa froideur, son désintéressement, son mépris pour Basini. Beineberg et Reiting, qui jouent les caïds, apprennent ce qui s'est passé et menacent Törless de le faire chanter lui aussi – cela leur va bien, à eux qui en ont fait autant ! – et de le soumettre aux mêmes tortures. Alors Törless prend peur et conseille à Basini de se dénoncer auprès du directeur au sujet du vol, afin que toute cette affaire prenne fin. C'est ce qui se produit ; une enquête est ordonnée, qui aboutira à l'éviction de Basini, sans que les vrais coupables soient autrement inquiétés.
Comme vous pouvez le constater, cette histoire est un tissu d'invraisemblances.
D'une part, il est permis de se demander quelle est la discipline – pourtant légendaire – qui régnait en 1902 dans les collèges militaires allemands, puisque les élèves pouvaient, s'il faut en croire Robert Musil, se lever en pleine nuit, en réveiller d'autres, se rendre en bande dans les greniers et s'y livrer jusqu'au petit jour à des passe-temps insolites. Mieux encore : la même scène se renouvelle en classe en plein jour, en présence des autres élèves qui y prêtent la main ; mais où étaient donc professeurs et surveillants ?
D'autre part, comment Basini peut-il se laisser torturer de la sorte ? Et pourquoi, lorsque les autres le tirent de son sommeil, les suit-il comme un mouton bêlant ? Il lui suffirait de les envoyer promener et de répondre au chantage par le chantage en menaçant de révéler au directeur les odieuses violences dont ses camarades se sont rendus coupables à son égard.
Autre chose encore : des garçons de quinze ans ne se livrent pas à des actes inspirés du vice le plus raffiné. Un tel comportement ne se rencontre guère que chez des hommes mûrs ou vieillissants qui, sentant décliner leur puissance sexuelle, ont besoin de stimulants cérébraux extraordinaires pour retrouver passagèrement un reste de vigueur – et cela est vrai pour les hétérosexuels comme pour les homosexuels.
Bien entendu, Robert Musil se défend hautement d'avoir une quelconque appartenance à l'homosexualité. Il écrit : « Je ne veux pas rendre la pédérastie compréhensible. Il n'est peut-être pas d'anomalie dont je me sente plus éloigné. » Alors pourquoi en avoir fait le sujet de son roman et l'avoir si mal présentée ?
Pour noyer le poisson, il plonge tout dans la brume. Citant en exergue une pensée de Maeterlinck d'après laquelle les apparences sont souvent bien différentes de la réalité, il en tire argument pour présenter une pseudo-doctrine philosophique qui constitue un véritable galimatias – je ne me hasarderais pas à porter un tel jugement, si je n'avais au préalable recueilli l'avis conforme d'un professeur de philosophie qui m'a certifié qu'il n'y avait là que des mots. Je cite au hasard : « Comment cela se peut-il ? Que se passe-t-il en un pareil moment ? Qu'est-ce qui fuse avec un grand cri vers le ciel, qu'est-ce qui s'éteint si brusquement ? Ces questions montaient, confuses, lèvres closes, voilées par un sentiment obscur, incertain, faiblesse ou anxiété. Et pourtant, certaines paroles qui semblaient retentir à une grande distance, décousues, isolées, emplissaient Törless d'une frémissante impatience... Il avait vu des images qui n'étaient pas des images. C'étaient, tout à la fois, des ressemblances et d'insurmontables différences. Et ce jeu, cette perspective secrète, personnelle, l'avait excité... Jamais il ne voyait Basini avec la présence physique et la vivacité d'une attitude quelconque, jamais il n'avait de vision proprement dite ; ce n'en était jamais que l'illusion, en quelque sorte la vision de ses visions... Il découvrait que l'indicible se confond souvent avec l'innommable. » Et presque tout le livre est écrit ainsi ; c'est pour le lecteur un vrai casse-tête fait de perpétuelle ambiguïté et engendrant un mortel ennui.
L'auteur va jusqu'à nous dire que dans l'esprit de Törless un rapprochement s'établit entre son secret désir de posséder Basini et la théorie mathématique qui traite des nombres imaginaires. Et c'est cette thèse ahurissante que Törless développe devant le conseil de discipline, lorsque, au cours de l'enquête, il est invité à s'expliquer ; le directeur affirme alors n'y rien comprendre, ce qui n'empêche pas Törless – autre invraisemblance – de se libérer en quittant de sa propre autorité la salle du conseil à l'issue de cet exposé extravagant.
Les propos entre élèves sont non moins incohérents. Törless ne cesse de poser des questions oiseuses à Basini, qui lui répond invariablement : « Je ne vois pas ce que tu veux dire ». Quant à Beineberg, il professe une théorie très personnelle sur les conséquences scientifiques qui doivent découler des tortures qu'il inflige à Basini : d'après lui, l'âme du supplicié « sortira de la prison du cerveau ; ce sera le moment de l'immortalité ; le corps flottera dans l'air, puisque nulle puissance de vie ou de mort ne le prendra plus en charge ».
Je veux retenir de toutes ces âneries qu'un tel roman peut nous faire beaucoup de tort dans l'esprit du public, qui est en droit de penser que l'homosexualité, c'est la folie, le vice, le sadisme, le chantage, les procédés diaboliques d'une franc-maçonnerie qui a ses rites mystérieux et ses cruautés impunies. J'ai rarement lu un livre aussi morbide, aussi malsain, aussi trompeur, aussi ennuyeux.
Arcadie n°84, Raymond Leduc, décembre 1960