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Oscar Wilde ou le procès de l’homosexualité par Odon Vallet

Publié le par Jean-Yves Alt

[En 1893], l'écrivain Oscar Wilde était condamné par le tribunal de Londres à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. Une affaire dont les considérations politiques n'étaient pas absentes.

A l'automne 1893, une rumeur commence à courir le tout-Londres : le poète Oscar Wilde, qui vient de triompher en avril dans sa comédie Une femme sans importance, aurait une liaison choquante avec un jeune aristocrate écossais. Cette rumeur va s'amplifier pendant un an et demi, jusqu'à ce que le scandale éclate, en février 1895, alors que Wilde présentait au théâtre Saint-James sa nouvelle pièce L'Importance d'être sérieux. Dans la salle, un homme, brandissant une botte de navets (symbole d'une pièce fade), apostrophe violemment l'auteur, l'accusant de «poser au sodomite» avec son plus jeune fils, Alfred Douglas – qui avait déjà été renvoyé d'Oxford pour cause de «mauvaises mœurs».

Il s'agit de Lord John Sholto, marquis de Queensberry, alors fort connu pour être l'auteur des «Queensberry rules» qui, depuis 1866, réglementent la boxe mondiale. L'irascible aristocrate avait déjà porté une accusation semblable envers le marquis de Rosebery, ministre des Affaires étrangères de la reine Victoria : Queensberry le poursuivait de sa cravache en l'accusant d'exercer une «mauvaise influence» sur son fils aîné cette fois, Francis Archibald Douglas, qui se trouvait être le secrétaire particulier de Rosebery.

Exaspéré par l'incident, Oscar Wilde intenta un retentissant procès en diffamation au marquis de Queensberry. Les deux hommes s'accordaient cependant à maudire la morale de l'époque : Queensberry avait même été exclu de la Chambre des lords pour avoir refusé de prêter serment sur la Bible, tandis que le jeune Oscar Wilde avait été raillé par ses camarades en raison d'une citation en justice (le 12 décembre 1864 à Dublin) de son père médecin pour attentat à la pudeur sur une jeune patiente. Tous deux portaient également la blessure d'un deuil précoce : à treize ans, l'écrivain avait perdu sa jeune soeur, qu'il évoquerait discrètement dans son poème Requiescat ; à vingt-quatre ans, le marquis avait perdu son jeune frère Francis dans le célèbre accident qui marqua la première ascension du Cervin (13 juillet 1865) et coûta la vie à quatre alpinistes dont trois Britanniques.

Le tout-Londres se passionna pour ce procès ; personne ne doutait du succès d'un auteur si adulé. Mais le prétoire n'est pas la scène. Oscar Wilde ruina son propos en mentant sur son âge et sur celui d'Alfred – il s'était rajeuni de deux ans et avait vieilli son ami de dix. Les jurés n'apprécièrent pas son attitude et le poète se retrouva bientôt dans la position d'accusé, puisqu'une loi de 1885 interdisait les relations homosexuelles, même entre des adultes consentants. Le public lui-même changea de camp, d'autant que le bouillant marquis de Queensberry avait astucieusement rempli la salle de demi-mondaines dont il était un assidu client, tout en accusant Wilde de relations avec des prostitués mâles : les dames firent du tapage et crièrent à la concurrence déloyale ; lorsque le poète fut débouté, le 4 avril 1895, on vit les prostituées de Londres applaudir les magistrats en perruque.

Malgré les pressions de ses amis qui lui conseillaient de s'exiler en France pour échapper aux poursuites, Oscar Wilde préféra faire face, fut arrêté et condamné à deux ans de travaux forcés, le 27 mai 1895. On peut s'étonner de tant de sévérité de la part de la justice et de la police, d'autant que celle-ci se montrait pleine de prévenances pour Queensberry : on l'avait relâché immédiatement alors qu'il avait été arrêté pour avoir boxé en pleine rue son deuxième fils. Sans doute un saltimbanque roturier méritait-il moins d'égards qu'un descendant (même excentrique et divorcé) de la plus vieille famille d'Écosse... En fait, trois raisons majeures ont pu amener le gouvernement à satisfaire le marquis et à condamner l'écrivain.

La condamnation

D'abord, le fils aîné de Queensberry, Francis Archibald, objet de son litige avec Lord Rosebery (devenu Premier ministre en mars 1894) était décédé accidentellement. L'hôte de Downing Street se devait d'être indulgent à l'égard d'un père éploré... Par ailleurs, le nouvel ouvrage de Conan Doyle, Le Traité naval (une nouvelle de Sherlock Holmes), mettait en scène Rosebery sous les traits de Lord Holdhurst dont le secrétaire égarait une convention navale anglo-italienne dirigée contre la France. Or la politique étrangère aventureuse et très personnelle de Rosebery, qui souhaitait un rapprochement de la Grande-Bretagne avec l'Italie et la Triplice (1), risquait de conduire à une guerre navale avec la France. Si un romancier avait pu se montrer si perspicace et impertinent, un lord, qui payait à prix d'or les détectives privés et les maîtres-chanteurs, était bien plus dangereux. Il ne serait donc pas inutile de le satisfaire en emprisonnant son ennemi.

Ensuite, avec ses fréquentes allusions politiques, Oscar Wilde devenait bien embarrassant. Dans Le Portrait de Dorian Gray (1891), par exemple (un titre qui rappelait étrangement Vivian Grey, un roman de jeunesse de l'ancien Premier ministre, Benjamin Disraeli), il mettait en scène un jeune dandy protégé par un vieux lord qui exerçait sur lui une «horrible attirance». Bien des pairs du royaume avaient cru se reconnaître dans ce personnage.

Enfin, Oscar Wilde avait l'opinion contre lui et était devenu la cible de la presse, au point que le président du tribunal de l'Old Bailey dut demander aux jurés de ne pas se laisser influencer par les journaux. Ce retournement du public semble lié à l'arrogance de l'écrivain, qui affichait devant le tribunal son mépris du sens commun et des mœurs ordinaires. Les familles qui applaudissaient au théâtre lorsqu'il dénonçait les moeurs corrompues de l'aristocratie se mirent à le conspuer lorsqu'il se comporta en jouisseur blasé. En condamnant Wilde à deux ans de travaux forcés («hard labour»), le maximum de la peine qu'il encourait, le jury fut à l'unisson du public anglais qui, selon le poète, «pardonne tout sauf le génie».

De nombreux intellectuels européens, tels Bernard Shaw ou André Gide, firent circuler une pétition (qu'Emile Zola refusa de signer, sans doute par désaccord sur les options morales de Gide et de Wilde) réclamant la libération de l'écrivain. En vain. Celui-ci ne survécut que trois ans à sa détention à Reading. Après sa libération, il quitta l'Angleterre où l'opinion lui était hostile et mourut, quelques mois après Queensberry, le 30 novembre 1900, dans un petit hôtel parisien de la rue des Beaux-Arts. Son pénible emprisonnement lui inspira l'émouvante Ballade de la geôle de Reading (1898). Il fut en outre à l'origine d'une réforme pénitentiaire libérale, qui supprima dans les prisons anglaises le régime des travaux forcés.

Le puritanisme victorien ne fut cependant pas apaisé par la condamnation d'Oscar Wilde. Le jeune lieutenant Winston Churchill faillit à son tour en être victime en février 1896, lorsque le père d'un de ses anciens condisciples à l'école militaire de Sandhurst l'accusa de s'être livré sur ses camarades à «des actes grossièrement immoraux du genre de ceux d'Oscar Wilde» (2). Brandissant la menace d'un procès en diffamation, le lieutenant fut plus heureux que le poète et reçut de son détracteur une lettre d'excuses et cinq cents livres de dédommagement.

NOTES :

1. Alliance conclue, en 1882, entre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie à l'initiative de Bismarck.

2. Cf. Martin Gilbert, Winston Churchill, tome 1, Londres, Heinemann, 1966

IMAGE :

Oscar Wilde et Lord Alfred Douglas en 1893

■ in L'Histoire n°172, Odon Vallet, décembre 1993, pp.82-83


A lire : L’affaire Oscar Wilde ou le danger de laisser la justice mettre le nez dans nos draps, Odon Vallet, Editions Albin Michel, 1995, ISBN : 2226079521

D'Oscar Wilde : De profundis


Lire aussi la biographie d'Oscar Wilde par Jacques de Langlade : Oscar Wilde ou la vérité des masques

Lire encore : Oscar Wilde de Robert Merle

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