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Traditions crétoises dans l'antiquité

Publié le par Jean-Yves

Une […] coutume propre aux Crétois est celle qui réglemente la pédérastie. Ce n'est point, en effet, par la persuasion, mais bien par le rapt, qu'ils s'assurent la possession de l'objet aimé.



Trois jours et plus à l'avance l'éraste (1) prévient de son projet d'enlèvement les amis du jeune garçon qu'il aime. Or, ce serait pour ceux-ci le comble du déshonneur s'ils cachaient l'enfant ou qu'ils l'empêchassent de passer par le chemin indiqué : ils paraîtraient avouer par là qu'il ne méritait pas les faveurs d'un éraste aussi distingué.


Que font-ils, alors ? Ils se rassemblent, et, si le ravisseur, par son rang et à tons autres égards, est dans une position égale ou supérieure à celle de la famille de l'enfant, ils se contentent, dans leur poursuite, pour se mettre en règle avec la loi, de faire un semblant d'attaque ; mais ils laissent, en somme, enlever l'enfant, et en témoignent même toute leur joie. Que le ravisseur, au contraire, soit d'un rang notoirement inférieur, ils lui enlèvent impitoyablement l'enfant des mains. En tout cas, la poursuite cesse dès que l'enfant a franchi le seuil de l'andrion de son ravisseur.


Généralement, ce qui séduit les Crétois, ce n'est pas tant la beauté du corps de l'enfant, que la vaillance de son âme et la décence de ses moeurs. [Une fois en possession de celui qu'il aime], l'éraste le comble de présents et l'emmène loin de la ville, où il veut.


Seulement tous ceux qui ont été témoins de l'enlèvement deviennent leurs compagnons, et, après qu'ils ont passé deux mois tous ensemble à banqueter et à chasser (la loi n'autorise pas le ravisseur à retenir l'enfant plus longtemps), ils regagnent la ville de compagnie. L'enfant est alors rendu à la liberté : il reçoit de son éraste, indépendamment du manteau de guerre, du boeuf et de la coupe, qui sont les dons prescrits par la loi une infinité d'objets de prix, ce qui constitue l'éraste en une dépense si forte que ses amis se cotisent d'ordinaire à cette seule fin de lui venir en aide.


L'enfant immole à Jupiter le boeuf qu'il a reçu et offre un dernier banquet à tous ceux qui l'ont ramené à la ville ; après quoi, il déclare hautement s'il a eu ou non à se louer de ses rapports avec son éraste : c'est la loi qui autorise cette déclaration, et elle le fait pour que l'enfant sache qu'en cas de violence de la part de son éraste pendant l'enlèvement il a le droit de se venger et de fuir loin de lui.


Un jeune garçon, beau de corps et noble de naissance, qui ne trouve pas d'éraste est déshonoré : on suppose qu'un vice de coeur a seul pu lui attirer cet outrage.


Les parastathentès, au contraire (tel est le nom qu'on donne aux enfants qui ont été enlevés), jouissent d'importantes prérogatives : ils ont les places d'honneur dans les choeurs et dans les exercices du stade, et peuvent se distinguer de leurs camarades en portant la robe qui leur a été donnée par leur éraste, conservant même ce droit par delà l'agélé, car on les voit, devenus des hommes, porter encore un costume particulier, lequel permet de reconnaître tous ceux qui, dans leur enfance, ont été clines. Cline est le nom qui, chez les Crétois, désigne l'érasme, autrement dit l'objet aimé. Quant à l'éraste, ou amant, ils l'appellent le philétor.


Telles sont les lois ou coutumes qui président, en Crète, à la pédérastie.


Strabon


■ in Géographie, Livre X - L'Etolie et les îles grecques - Chapitre IV - La Crète, traduction d'Amédée Tardieu, Paris, Hachette, 1867



NOTE :

(1) L'éraste désigne le partenaire qui prend l'initiative de la conquête amoureuse, mais aussi celui qui joue le rôle actif dans la relation sexuelle.


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