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Fin d'année scolaire avec Jacques Brenner

Publié le par Jean-Yves Alt

L'enfance, pauvre, de Paul Régnard se déroule dans les Vosges et est placée sous le signe d'un premier amour, d'une pureté et d'une passion telles que l'on ne peut en concevoir qu'à dix ans, pour un de ses camarades de classe, Philippe Huyghens, fils de grands bourgeois.

Je savais qu'il [Philippe] quittait Saint-Romont l'après-midi même. Je le voyais « pour la dernière fois ».

— Philippe, je voulais te dire aujourd'hui...

J'avais dû prendre un ton solennel et il me regarda comme si j'allais lui faire une nouvelle scène sans motif, ce qui ne m'était plus arrivé depuis longtemps.

— Non, dis-je, c'est idiot... je voulais dire que jamais...

— Allons, si c'est idiot, garde ça pour toi.

Je voulais lui dire que je l'aimais comme je n'avais jamais aimé personne. Je voulais le lui dire aujourd'hui que j'étais content de moi, et c'était un peu pour lui faire partager mon prix d'excellence. L'idée me vint alors de lui offrir les livres que j'avais sous le bras, deux gros livres bien encombrants.

— Ces livres, ça te ferait plaisir ? demandai-je.

Il n'eut pas l'air d'avoir entendu la question.

— Voilà ton père qui te cherche, me dit-il.

[…] Était-ce d'amour qu'il s'agissait ? Un jour que je revenais à vélo de chez les Huyghens, j'avais rencontré un camarade de classe – Greslou – qui m'avait crié : « Toujours chez Huyghens ? Alors, c'est le grand amour ? » Je m'étais senti environné de gloire. La gloire, c'était l'amitié de Philippe, autrement importante qu'un prix d'excellence. En fait, grâce à Philippe, j'avais découvert cette année-là un monde nouveau. Si j'avais compris ce qui se passait en moi, ma mère aurait pu devenir pour moi une confidente idéale, puisqu'elle-même avait été transformée par la rencontre d'Albert Kreutzer (mais elle eût peut-être estimé que ce n'était pas la même chose). Sans doute verra-t-on une raison de mon amitié dans le prestige social qui revêtait indirectement Philippe. Mais il y a des raisons à tout : Philippe, de son côté, voyait en moi le premier de la classe. Je croyais aimer Philippe pour lui-même et ne me trompais pas.

Jacques Brenner


■ in La rentrée des classes, Editions Grasset, 1977, ISBN : 2246004624, pp.127-128

 

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