Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un amour d'enfant, Reginald Hill

Publié le par Jean-Yves Alt

Le récit débute, après un court prologue, par l'enterrement tragi-comique de Gwendolyne Huby, une riche milliardaire qui lègue à son fils, mort depuis plus de quarante ans, l'héritage guetté par toute la famille !

Le testament précise que sa fortune ira ultérieurement, si le fils ne réapparaît pas, à deux associations charitables, PAWS (les amis des bêtes) et la CODRO (association familiale) et à Women for Empire, un groupe réactionnaire dont l'idéal consiste à envoyer tous les petits Blancs à Eton et de faire la classe aux négrillons sous les arbres des parcs et jardins publics !

Rythmé par une agression raciste, revendiquée par L'Enfer Blanc, un groupuscule fasciste apparenté au National Front, et par deux meurtres, apparemment sans rapports entre eux, le roman préserve jusqu'au dénouement l'intérêt du lecteur pour l'enquête menée par le super-intendant Daiziel, l'inspecteur Pascoe et le sergent Wield.

Un sergent assez préoccupé... On le comprend : Wield héberge Cliff Sharman, un jeune homo un peu louche. Pour arranger ses affaires, un corbeau annonce au quotidien local qu'il y a un pédé dissimulé au sein de la brigade criminelle de la ville !

Watmought, un flic homophobe qui vise le poste de directeur de la police du Yorkshire, s'interroge :

Pourquoi pas Pascoe qui s'habillait bien... s'intéressait à la littérature, au théâtre, à la musique... avait fréquenté l'université ? Et, songe Watmought, ne flottait-il pas parfois dans son sillage une discrète senteur de muguet ? Il y avait quelque chose dans sa façon de rire... Et peut-être aussi dans sa démarche ?

Qui soupçonnerait à vrai dire le viril Wield, dévoué et discipliné, assez fou pour désirer un poste qui ne peut vous valoir que la haine du public et l'amour de Maggie Thatcher ?

Cette chasse au pédé, qui se terminera fort mal pour l'homophobe et lui reviendra comme un boomerang, est traitée sur un mode délibérément humoristique.

On voit ainsi Watmough, dont la vague teinture de modernité cache difficilement que ses racines intellectuelles et morales plongeaient bien loin dans le passé, en pleine époque victorienne, se lancer dans une lecture attentive de "Déviations sexuelles".

Cette histoire dans l'histoire est une source de répliques d'une drôlerie irrésistible, comme lorsque Wield avoue tout à l'un de ses supérieurs :

« Je voulais vous dire que je suis homosexuel.

- Ah ! bon... Et ça vous est venu comme ça ?

- Je l'ai toujours été, dit Wield, surpris.

- Tant mieux, j'avais peur que ce ne soit plus grave.

- Je suis homo, dit-il en désespoir de cause. Pédé !

- En ce qui me concerne... Je m'en tamponne le coquillard...

Mais c'est mauvais pour votre avancement, si c'est ce qui vous tracasse ! »

Derrière l'humour, il y a cependant la clandestinité imposée, douloureuse pour un flic que ses qualités professionnelles ne mettent pas à l'abri de la haine des médiocres.

Un amour d'enfant consacre de longues pages à mettre en pièces, sur un ton qui évite tout didactisme appuyé, les préjugés sexuels encore vivaces dans l'Angleterre de la sinistre Clause 28.

Reginald Hill a le mérite de ne négliger ni la crédibilité psychologique des personnages, fortement ancrés dans leur réalité sociale et humaine, ni le suspense proprement dit.

■ Un amour d'enfant, Reginald Hill, Editions Le masque, 1991, ISBN : 270242161X


Du même auteur : Le partage des os

Commenter cet article