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Quand la vie professionnelle est un mensonge…

Publié le par Jean-Yves Alt

François Vigier est un psychiatre renommé. Pour sa fin de carrière, il avait prévu de transmettre les notes de ses recherches à son poulain, Costi Batchano, afin qu'il poursuive son œuvre. Décision qu'il remet en cause dans le dialogue qui suit :

— Nous avons quelques minutes devant nous. […] Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d'un projet qui vous intéresse. […]

— Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d'une voix qui hésitait. J'ai de l'estime, même de l'admiration pour votre intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu'un. Je n'en dirai pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela, justement, j'ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite. Il s'agit des manuscrits et des documents que je laisserai : je devais vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin. […]

— En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître ? […]

— En rien... Essayez de me comprendre : vous avez trop d'originalité dans l'esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin. Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l'initiative nulle, mettra son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et c'est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le porte-parole d'un mort.

— Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d'avis. Si Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez imaginer qu'il s'en servira pour aller plus loin ?

Il n'est pas question d'aller plus loin, Costi. Ce « plus loin » qui vous attire ne m'intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j'ai vécu pour elle, je sais. J'ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges ; nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus. Quand je dis « tous », j'entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui se séparent du troupeau. « Après moi, le déluge ! » Aucun homme n'échappe à cet égoïsme, mais la valeur d'un homme est en rapport direct avec les efforts qu'il fait pour que son « moi » ne meure pas quand mourra son corps ; et, nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains, nous n'avons que la gloire pour espérance. J'ai travaillé, pendant des années et des années, sans concevoir cela : je ne travaillais que pour ne pas mourir ! A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines, j'aurai atteint l'âge qu'avait mon père quand il est parti. La mort est une chose affreuse, Batchano... « je ne veux pas mourir ! » Voilà le seul instinct. Créer pour ne pas mourir... Le reste n'est que mirage.

Binet-Valmer

■ in Lucien, Librairie Paul Ollendorff, 1910, [p.55 dans l'édition de 1929 chez Flammarion]

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