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Socrate de Jacques Mazel

Publié le par Jean-Yves

Socrate et les garçons, Socrate et les femmes, Socrate et la morale... Dans sa biographie du philosophe athénien, Jacques Mazel dresse le portrait vivant d'un homme en marge, hostile à toutes les idées reçues.




Grâce à une critique des sources historiques, Jacques Mazel a pu reconstruire l'itinéraire de Socrate. Même s'il reste des lacunes sur la première partie de sa vie, et même si les commentaires de ses disciples ne sont pas toujours fidèles à la réalité.


Dans cette biographie, l'auteur a essayé de comprendre ce qui, au coeur d'une société donnée, pousse une personne à se singulariser. La cité grecque d'alors se distinguait par une grande solidarité, ses structures ne laissaient pas d'espace privé au sens contemporain. Socrate a d'abord adhéré sans aucune arrière-pensée à cette société. Puis son fameux scrupule l'en a détourné. Mais la rupture de Socrate n'était pas une affaire purement cérébrale, comme le laisse croire les dialogues de Platon.



« Qu'une pensée personnelle et courageuse soit assassinée, et c'est Socrate qu'on assassine ! Qu'une conscience délicate résiste aux bonnes consciences trop assurées, et c'est Socrate qui revit ! »



Socrate, plutôt laid, a été constamment entouré des plus beaux garçons d'Athènes. Malgré l'ingratitude de sa mise, le charme de Socrate lui a attiré des amis jusque dans le milieu raffiné de certains gymnases où la culture se résumait souvent à une culture physique. Physiquement, Socrate aurait fait scandale si son charme n'avait caché l'âme la plus aimable, sous la façade du silène. Socrate s'est amusé à cette comparaison avec les silènes dont les figures paradoxales animaient alors les drames satiriques, petits diablotins sensuels à la fois porteurs de sagesse et de paroles obscènes.


Parfaitement pédéraste et extrêmement misogyne, Socrate s'est cependant marié tardivement (à la cinquantaine) et aurait eu trois garçons. On prête même à Socrate une seconde femme, ce qui est peu vraisemblable pour la chronologie. Ce mariage n'a pas été une vocation tardive, c'était seulement une convention de bon aloi accompagnée du respect pour la mère de ses enfants.


A 71 ans, Socrate est condamné à mort sous l'accusation de corrompre la jeunesse : la bonne conscience sur la défensive redoutait la prétention intellectuelle qu'elle ne comprenait pas ; elle défendait ses valeurs et ses intérêts comme sa jeunesse.


En parallèle, toute une jeunesse a pu s'enthousiasmer pour celui qui leur a fait découvrir, au milieu de la troupe brillante des jeunes aristocrates, le rayonnement de son esprit. Toute une jeunesse était prête à dénoncer avec lui les valeurs admises. Une nouvelle génération élitiste s'est amusée de celui qui ne craignait pas l'irrespect et qui avançait que le bon sens populaire pouvait être insensé. Cette jeunesse a aimé jouer du paradoxe et s'exercer à l'ironie. Socrate, recherché dans les banquets où à la lueur des torches, parmi les couples, les descendants des Eupatrides se divertissent des adultes, est resté fidèle à lui-même.



Ses jeunes interlocuteurs vont se prendre, de plus en plus, au sérieux, se prendre pour des adultes, devenir des hommes selon les intérêts et les passions, reprochant à Socrate de ne pas savoir sérieusement ce qui fait le succès des hommes dans la course à la puissance, à la richesse et aux honneurs. Cette classe parvenue, devenue moyenne et honorable, parle alors comme Calliclès : « Un homme qui bégaie et qu'on voit jouer cela semble ridicule, indigne d'un homme, et mérite le fouet. »



Socrate a été comme une dissidence résolument rejetée par la société sur sa défensive, contrainte de développer en elle les ferments de la réaction : sa mort n'a pas été pas une rupture mais un accomplissement logique, délivrance des compromis d'ici-bas.

Moralement, cette mort reste un scandale pour un monde qui cherche à comprendre et à se rassurer. Elle troue vers le haut des sociétés bornées dans leur horizon. Cette échappée socratique, c'est l'échappée belle, celle qui fait d'un homme qu'il est fuyant tandis qu'on cherche en vain à le prendre en flagrant délit de fuite.

■ Editions Fayard, 1994, ISBN : 2213593655


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