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Les tentations de Gustave Flaubert

Publié le par Jean-Yves Alt

Gustave Flaubert ou l'art et la manière de n'aimer que les hommes ?

Flaubert, curieux de tout, l'était aussi de l'homosexualité. Entre Maxime Du Camp, parisien sportif, dandy, poète, touche-à-tout, et Flaubert, provincial orgueilleux et timide, se créa, on le sait, une amitié que la mort seule dénoua ; une union délicieuse et clandestine de deux amants contre l'opinion publique.

C'est avec lui qu'il se promena partout en France en 1847 et il est le partenaire de ses plus sincères émotions. C'est en sa compagnie qu'il voyage à travers le Moyen-Orient de 1849 à 1851.

Au retour de cette expédition, Flaubert s'isole pour écrire : entre-temps, il rencontre un autre ami, Louis Bouilhet, poète qui chanta l'homosexualité. C'est à ce dernier que Flaubert envoie ces mots le 1er décembre 1849 :

« Nous t'embrassons, pioche raide. »

Bouilhet a la réputation d'être un joyeux Priape et de l'avoir plutôt costaude. Totale amitié qui vient fouiller ses preuves jusque dans le creux des pantalons ! Flaubert se sentait un droit de regard sur la fréquence des bandaisons de Bouilhet qui, de son côté, tenait la comptabilité de ses foutreries. Entre ces hommes et Flaubert s'étend une distance, aimantée certes par le désir, mais toujours maintenue par une interdiction mystérieuse.

 

 

Ces douceurs de l'amitié ont des retombées autrement plus concrètes dans la vie de Flaubert. On ne peut, à ce jour, recenser que quelques anecdotes homosexuelles dans l'existence assez chaste de Flaubert ; celui-ci avait fait jurer à Bouilhet de brûler la plupart des lettres sans doute trop compromettantes à son goût. Flaubert est alors en Egypte avec Maxime Du Camp : les plaisirs se suivent et se ressemblent. C'est presque un trop-plein d'émotions, n'étaient ces danseuses nues dont Flaubert déplore l'absence fréquente. Pas plus de bordels au Caire :

« Mais nous avons eu les danseurs », rectifie Flaubert dans une de ces longues lettres à Bouilhet. Et d'ajouter, un rien goguenard, tout au régal de décrire ces créatures : « Oh ! Oh ! Oh ! C'est nous qui t'avons appelé [...]. Comme danseurs, figure-toi deux drôles passablement laids mais charmants de corruption, de dégradation intentionnelle dans le regard et de féminéité dans les mouvements, ayant les yeux peints avec de l'antimoine, et habillés en femmes. Pour costume, de larges pantalons, et une veste brodée qui descend jusqu'à l'épigastre, tandis que les pantalons, au contraire, retenus par une énorme ceinture de cachemire [...], ne commencent à peu près qu'à la motte, de sorte que tout le ventre, les reins et la naissance des fesses sont à nu [...]. Les danseurs passent et reviennent, ils marchent remuant le bassin avec un mouvement court et convulsif. C'est un trille de muscles (seule expression qui soit juste). Quand le bassin remue, tout le reste du corps est immobile. Lorsque c'est au contraire la poitrine qui remue, tout le reste ne bouge [...]. L'effet résulte de la gravité de la tête en opposition avec les mouvements lascifs du corps. Quelquefois ils se renversent tout à fait sur le dos par terre, comme une femme qui se couche pour se faire baiser [...]. De temps à autre pendant la danse, le cornac ou maquereau qui les a amenés folâtre autour d'eux, leur embrassant le ventre, le cul, les reins, et disant des facéties gaillardes pour épicer la chose qui est déjà claire par elle même […]. Je doute que les femmes vaillent les hommes. » (1)

Flaubert se disait indigné par le spectacle tout en se promettant de faire venir l'un des danseurs, un seul, un danseur merveilleux qui me dansera l'abeille en particulier. Indigné ? Au contraire. Ce qu'il venait de voir avait été beau mais trop beau pour qu'il soit excitant. (1)

Flaubert n'est encore qu'un contemplateur silencieux voué au seul plaisir de savourer des préliminaires amoureux auxquels il ne prend pas part, légèrement pétrifié, quoique excité déjà par ce spectacle de corruption. En revanche, vaguement échauffé par le trouble qu'implique toute confidence, le voilà racontant bientôt son premier passage à l'acte homosexuel :

« Puisque nous causons de bardaches voici ce que j'en sais. Ici c'est très bien porté – on avoue sa sodomie et on en parle à table d'hôte. Quelquefois on nie un petit peu, tout le monde alors vous engueule et cela finit par s'avouer. Voyageant pour notre instruction et chargés d'une mission par le gouvernement, nous avons regardé comme de notre devoir de nous livrer à ce mode d'éjaculation. » (1)

C'est au bain que cela se pratique :

« On retient le bain pour soi et on enfile son gamin dans une des salles. Tu sauras du reste que tous les garçons de bain sont bardaches. Les derniers masseurs, ceux qui viennent vous frotter quand tout est fini sont ordinairement de jeunes garçons assez gentils. » (1)

Voilà pour le décor, mais il faut un certain temps avant que l'ethnologue ricanant daigne se mettre lui-même en scène :

« Ce jour-là, mon Kellak me frottait doucement, quand, étant arrivé aux parties nobles, il a retroussé mes boules d'amour pour me les nettoyer, puis continuant à me frotter la poitrine de la main gauche il s'est mis à tirer sur mon vit et le polluant par un mouvement de traction, s'est penché sur mon épaule en me répétant : batchis, batchis (pourboire, pourboire)... » (2)

« L'occasion ne s'est pas encore présentée, nous la cherchons pourtant. C'est aux bains que cela se pratique. On retient le bain pour soi (5 fr, y compris les masseurs, la pipe, le café, le linge) et on enfile son gamin dans une des salles. » (2)

« À propos, tu me demandes si j'ai consommé l'œuvre des bains. Oui, et sur un jeune gaillard gravé de la petite vérole et qui avait un énorme turban blanc. Ça m'a fait rire, voilà tout. Mais je recommencerai. Pour qu'une expérience soit bien faite, il faut qu'elle soit réitérée. » (2)

Dans les quelques passages (2) que l'on peut lire dans ses correspondances, Flaubert rédige une littérature de moiteurs lascives. Le désir, chez lui, met plutôt en mollesse. Même dans les scènes de consommation homosexuelle, il faut reconnaître que nous sommes loin du régime de super masculinité. La vertu du sexuel n'est pas de posséder, mais à l'inverse d'être pénétré de toutes parts, de laisser aller son corps dans le tournoiement d'un être abandonné, de se vivre comme une offre de chair. Mais si l'homme Flaubert se fait femme – lui qui va jusqu'à se traiter, dans ses moments de dépression, de « vieille femme hystérique » –, qu'en est-il des femmes réelles ?


(1) Harry Redman, Le côté homosexuel de Flaubert, Editions A l'écart, 1991, ISBN inconnu, pp.39 à 42

(2) Gustave Flaubert, Correspondance Tome 1 [janvier 1830 - mai 1851], Editions Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade, 1973, ISBN : 2070106675, pp. 252 ; 571 à 573 ; 604 ; 606 ; 638 ; 653 ; 729 ; 761 ; 769


Illustrations tirées de l'ouvrage de Redman [de gauche à droite] : Gustave Flaubert adolescent – Maxime Du Camp – Louis Bouilhet par Etienne Carjat


Lire aussi : Bouvard, Flaubert et Pécuchet par Roger Kempf


Site Gustave Flaubert de l'Université de Rouen


Lire la lettre du 15 décembre 1850 de Gustave Flaubert à sa mère


Lire aussi : Flaubert altersexuel ? par Lionel Labosse [sur les Correspondances de Gustave Flaubert]

 

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