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Les galériens : Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France (1680-1748), André Zysberg

Publié le par Jean-Yves Alt

Entre 1680 et 1748, 60.000 forçats sont passés par les galères de Marseille. André Zysberg raconte leur terrible histoire...

et aussi celle de leurs gitons.

Entre 1680 et 1748 a existé en France un régime carcéral très particulier : les galères. Héritage de la Rome antique, ce système pénitentiaire a été remis au goût du jour dès le début du règne de Louis XIV et s'est poursuivi sous la Régence et une bonne partie du règne de Louis XV. Jugée inefficace et anachronique, cette flotte baroque sera remplacée par la suite par le bagne qui, lui, fonctionnera jusque sous la Troisième République.

Qui furent ces galériens, comment vivaient-ils, de quelle manière fonctionnait un tel système ? C'est à toutes ces questions que répond l'ouvrage remarquable d'André Zysberg, agrégé d'histoire et chercheur au CNRS.

Avant d'arriver à l'arsenal de Marseille, seul port d'attache des galériens, les forçats avaient à subir la terrible épreuve de la « chaîne», le voyage entre les divers lieux de France et Marseille. Les chaînes les plus meurtrières étaient celles de Paris et surtout celle de Bretagne, qui demandaient cinq à sept semaines de marche. Enchaînés au cou, deux par deux, supportant 15 à 20 kilos de chaînes et devant effectuer une moyenne de 20 kilomètres chaque jour, battus, rançonnés et mal nourris par leurs convoyeurs, une bonne partie des forçats n'arrivaient pas au port. Surtout l'hiver. Une sélection "naturelle" qui faisait que les plus solides seulement s'en sortaient.

Voilà ce qu'écrivait, par exemple, le commandeur de Montolieu, commentant la composition d'une chaîne parvenue à Marseille en mai 1710 :

« Comme je suis depuis quelques jours à ma campagne, je ne puis examiner les chaînes de Paris et de Metz arrivées lundy au nombre de 333 (...) des connoisseurs m'ont asseuré que les testes estoient parfaitement belles, et qu'ils y avoient remarqué environ un tiers de bons hommes ; il en est mort dix en route et un en arrivant, et quarante-six malades portés à l'hôpital. »

André Zysberg aborde aussi la sexualité des galériens. En effet, l'auteur nous apprend que la vie des galériens se passait beaucoup plus à terre qu'en pleine mer. Ils vivaient les trois quarts du temps à quai, dans l'arsenal de Marseille.

Originalité pour l'époque, la galère était un système carcéral ouvert. C'est-à-dire que les galériens pouvaient, comme les bidasses ou les marins, aller en ville et fréquenter les bistrots et autres "mauvais lieux" de Marseille.

Quand on sait que, vers 1700, un Marseillais sur six était galérien, on sait mieux leur rôle et leur importance économique dans la cité phocéenne. Les Marseillais d'aujourd'hui ont donc de fortes chances d'être des rejetons des galériens de jadis.

Beaucoup de galériens libérés se sont établis à Marseille. Les femmes de certains d'entre eux les avaient suivis aussi jusque sur leur lieu de détention. Le plus souvent parce qu'elles étaient chargées d'enfants à nourrir.

Les galériens pouvaient, en effet, se livrer à tout un tas de petits travaux et autres magouilles. Principalement pour monnayer les faveurs de leurs gardiens et adoucir leurs conditions de vie particulièrement dures. Des baraques, installées sur les quais, face à leurs embarcations, leur permettaient de développer une sorte d'artisanat. Là, des prostituées déguisées en hommes pouvaient venir soulager le galérien. Certaines d'entre elles montaient même sur les bateaux. D'autres allant jusqu'à travailler pour ces protecteurs musclés et organisés. Sur tout cela, comme sur l'homosexualité active qui se pratiquait aux galères, l'administration de Colbert fermait les yeux. Il en allait de l'équilibre et du bon fonctionnement de ce système carcéral, où chacun, plus ou moins, trouvait son compte, selon la plus parfaite loi de la jungle...

A propos d'homosexualité, voilà ce qu'André Zysberg en dit :

« Les relations homosexuelles semblent aussi habituelles et pratiquement tolérées […] Des forçats travaillant en baraque entretenaient leurs gitons, appelés à Marseille les « passe-gavettes », qui leur servaient aussi de commissionnaires. Il s'agissait d'enfants abandonnés, de jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, à la fois mendiants, lazzaroni et prostitués, qui étaient ainsi « adoptés » par les galériens.

Un commissaire suggère vainement de "deffendre aux argousins [...] de souffrir sur les galères ni dans les baraques aucun enfans, vulgairement nommés passe-gavettes, que les forçats et Turcs élèvent dans ce métier, que l'on voit habillés de bonnets, habits et chemises de forçats, et qui les aydent d'ordinaire à maintenir les intrigues qu'ils ont en ville, et même à des commerces plus honteux." Ce conseil n'est guère suivi d'effet. Vers 1700, il y aurait une centaine de ces passe-gavettes, âgés de quatorze à dix-huit ans, "qui avoient accoutumé de coucher dans les baraques des forçats."

Après une lettre que les échevins marseillais adressent à Versailles pour proposer de mettre fin à ce commerce et d'enfermer ces jeunes vagabonds dans la Charité de la ville, le ministre de la Marine demande des explications aux officiers des galères. De Bombelles, le major, répond en justifiant effrontément l'usage des passe-gavettes. A l'en croire, ces adolescents seraient indispensables au service et mieux encore, élevés à l'école des galères par leurs «tuteurs», ils y apprendraient souvent un métier et même à lire et à écrire.

"Ces petits garçons que l'on appelle passe-gavettes, sont proprement les goujats des forçats [...] y en ayant même plusieurs qui sont à gage pour leur commerce, d'une galère à l'autre, pour porter les marchandises et ouvrages de toutes façons, acheter ce qu'ils ont besoin, porter la soupe des fougoniers et la merluche de baraque en baraque, parce que les forçats et Turcs y sont ferrés, et si on leur ostait les passe-gavettes, il faudrait augmenter le nombre des pertuisaniers (gardiens). [...] Outre que l'on tire d'eux de très bons pertuisaniers, et il serait à souhaiter qu'ils eussent tous passé par ce métier. Tout ce qu'il faut toujours observer, et à quoy j'ay toujours tenu la main régulièrement, c'est d'empêcher qu'ils ne couchent la nuit en galère ni même dans les baraques [...] Je fais tenir les baraques toutes ouvertes, depuis le haut jusqu'en bas, non seulement par rapport à eux, mais aussi à d'autres jeunes gens de la ville que les esclaves avaient attirés pour s'en servir à des usages deffendus."

Il ne faudrait pas déduire des lignes ci-dessus que les galères étaient une partie de plaisir. Car, comme le montre si bien André Zysberg, les galères, d'où un homme sur deux sortait vivant, étaient avant tout « le plus grand pourrissoir d'hommes de la France ».

Je signale à l'intention des lecteurs que cela intéresse, qu'un glossaire en fin du livre d'André Zysberg explique tous les termes techniques et même argotiques du langage des galériens. Un délice linguistique.

■ Les galériens : Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France (1680-1748), André Zysberg, Editions du Seuil, Collection Points Histoire, 1991, ISBN : 2020128950

 

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Lenfant 12/02/2017 08:46

Les intertitres de couleur jaune sont illisibles (en tout cas sur un mobile)