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Roland Barthes vu par Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves

Dans son roman publié au Québec, La terrasse des audiences au moment de l'adieu, Yves Navarre rend hommage à Roland Barthes qu'il nomme «Orlando» :



[Orlando] avait fait de l'inceste, l'interdit originel, le sujet de sa vie et de ses travaux. De nature, il se méfiait de ceux qui brandissaient des idées, tentaient de le flatter, essayaient de toutes leurs forces foraines, l'expression était sienne toujours dite sans le moindre accent de mépris, de lui faire jouer le jeu des paradeurs et des pitres, copieurs, recopieurs, ces baroudeurs des médias. Il échappait aux importuns qui se donnaient de l'importance et tentaient de ravir son amitié pour ne donner que plus de relief à leurs délibérés. Il demeure pour une génération, la référence suprême et enviée. Solitaire, scrupuleux, il ne se livra véritablement à aucun, même si en apparence parfois, il fréquentait. […]


Orlando n'aimait pas qu'on le définisse. Il n'aimait pas les étiquettes et leur enfermement. Il ne voulait ni définir ni qu'on le définisse. […] Amoureux de l'écriture, amant de la mort et des mots, des rythmes, des séquences, la démarche d'Orlando rendait, par l'encre même, les travaux des autres plats, bourratifs et souvent difficiles d'accès, quand le «jeté» de ses textes, par sensualité, un art poétique simple s'y nichait, parlait au plus grand nombre, éveillant des consciences, suscitant des vocations, ne provoquant jamais par volonté de surprendre.


Au fil de son oeuvre, Orlando se montra toujours un des rares à considérer que la parenté n'avait pas commencé avec le tabou de l'inceste, mais avec l'invention du père, et que dans la société, la paternité sociale comptait par la biologie. Orlando était de père méconnu. Il n'avait plus que sa mère, elle, et elle seulement. Adolescent, étudiant, il avait connu la souffrance de la maladie, les hôpitaux, les maisons de repos, les sanatoriums. La mort l'avait frôlé. Sa mère l'avait aidé. Qu'est devenue leur correspondance d'alors, quand la maladie les séparait pendant de longs mois et qu'elle trouvait le moyen de rester à son chevet en lui écrivant ? Et ses réponses ? Qui les cache ? Qui les garde précieusement ? […]


Orlando s'avouait plutôt douteux que prédateur. L'importance de ses travaux n'avait été reconnue que sur le tard de sa vie. Il en avait conçu une lassitude qu'il ne laissait pas paraître. Seule la conscience de l'influence qu'il avait pu avoir sur une génération de jeunes penseurs, parce que jeunes, et leur jeunesse lui parlait de celle qu'il n'avait pas vécue, le comblait secrètement et l'aidait à poursuivre sans jamais être devancé par une oeuvre où était, petit à petit, rendus moins abstraits les rapports de parenté, leur structure, leur logique, leurs fonctions qui toujours dépasseraient les situations subjectives.


L'originalité du savoir d'Orlando, son pouvoir poétique, venaient aussi du fait qu'il se tenait cérémonieusement en lisière du sujet de l'inceste, de l'analyse sèche de l'interdit originel. de la thèse des tribus, des totems, des religions, des morales, pour évoquer à quel point le sentiment, mots et maux, pouvait arracher l'être à ses racines, le déchirer, le tenailler, jusqu'à le perdre par le concours de la passion, signes, ruptures.


Orlando n'était pas de ceux qui croyaient que le «tabou de l'inceste» était créateur de «parenté». Son but était plutôt de préserver la société d'une sexualité désordonnée. Il y avait en lui l'ordre de l'amour porté à sa mère, et un tumultueux désordre de sentiments amoureux dont il ne voulait pas nommer la nature différente. […]


Yves Navarre


■ in La Terrasse des audiences au moment de l'adieu, Editions Léméac, 1990, ISBN : 2760931250, chapitre 20 – pp.92 à 98


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