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Hommage à Yukio Mishima

Publié le par Jean-Yves

S'il est incontestable que le suicide rituel de Yukio Mishima a plus fait pour la réputation de l'homme que la connaissance de son oeuvre, il n'en est pas moins vrai que c'est dans cette dernière qu'il faut rechercher les clefs de son destin.




Le héros des romans de Mishima est avant tout un idéaliste épris d'absolu. C'est un homme seul confronté à un monde cynique et déliquescent. Et c'est parce qu'il refuse les compromis que ce monde immoral lui impose qu'il se tourne vers la mort, infligée ou subie.


Le contexte culturel est celui d'un Japon exsangue, meurtri par la Seconde Guerre mondiale, humilié, réduit à l'état de dépendance par les Américains, symboliquement dirigé par un empereur-dieu coupable de collaboration avec l'Allemagne nazie et assigné à résidence par les Alliés dans son palais de Tokyo. C'est la honte, le déshonneur suprême pour ce fier peuple descendant des samouraïs.


La découverte de son impuissance à changer l'état des choses amène progressivement le personnage central des romans de Mishima à se retirer du monde, le rendant ainsi prisonnier de lui-même. Ne pouvant revendiquer sa liberté au-dehors, il décide de la vivre au-dedans. Imperceptiblement, il laisse la pensée et la connaissance prendre possession de son existence. Cette cérébralité monstrueuse, excessive, qui se développe telle une tumeur à l'intérieur de son corps, va rendre inéluctable sa disparition d'un monde où il n'a plus sa place. Voilà pourquoi l'homme, chez Mishima, apparaît toujours, dans son essence, comme un inadapté social. Seul et isolé, il n'a d'autre issue que la mort.


Ainsi blessées au plus profond de leur identité, les créatures de Mishima (les personnages clés sont toujours des hommes) développent en eux-mêmes, un monde idyllique, sorte de paradis perdu d'avant la défaite, d'avant le péché, d'avant la faute.


Les amours interdites


Peu à peu se creuse l'écart entre monde symbolique et monde réel, entre illusion et matérialité. Refusant la réalité source de honte, le héros ne vit plus que dans l'apparence de la réalité. Ainsi se crée un décalage incommensurable et l'amorce d'une schizophrénie qui débouche sur la mort :

« Le destin de votre race vous interdit d'avoir une existence réelle », répond le vieil écrivain au beau Yûichi, ajoutant : « Dans le monde de la réalité, il n'y a qu'une accumulation hétérogène d'êtres humains, d'hommes, de femmes, d'amants, de familles... Mais le monde de l'expression est symbolisé par l'humanité, la virilité, la féminité, ce qui rend un amant digne de l'être, ce qui constitue l'essence d'une famille... » (Mishima, Les amours interdites, Editions Gallimard, 1989, ISBN : 2070715647, pp. 169-170)


D'une certaine manière, ce refus de transiger avec le réel conduit à une impasse. De régression en régression, le héros se condamne. Il y a quelque chose de pitoyable mais de profondément touchant dans cette loyauté à soi-même. Car c'est une fidélité à l'enfant. A cet enfant qui est en chacun et que l'existence oblige à tuer. C'est pour ne pas renoncer à cet univers préservé de l'enfance et à sa croyance en un monde pur et lumineux que meurent les héros de Mishima.


Bien qu'il ne soit plus un enfant, le vieil écrivain des Amours interdites, rencontrant le jeune Yûichi, caresse aussitôt l'espoir de réaliser un rêve impossible et fou : « Lorsqu'il avait vu émerger entre les vagues un jeune homme pourvu de tout ce qui avait été interdit à sa propre jeunesse, un beau garçon qui n'aimait pas du tout les femmes, Shunsuké Hinoki avait constaté que le moule de sa jeunesse malheureuse avait laissé apparaître une surprenante statue. S'incarnant dans ce jeune homme à la chair marmoréenne, la jeunesse de Shunsuké avait aussitôt perdu toute crainte envers la vie. [...] Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d'art idéale, telle que, de toute sa vie, il n'avait pu en concevoir. Une oeuvre d'art, suprêmement paradoxale, défiant l'esprit au moyen du corps et défiant l'art au moyen de la vie. » (Les amours interdites, p.477)


Ce projet que Shunsuké va poursuivre jusqu'à sa mort et qu'en apparence il réalisera, c'est précisément celui de la vengeance d'un homme sur la nature. Shunsuké rêve de se substituer à Dieu, il rêve de réécrire l'histoire, d'introduire une justice immanente dans un monde qui en est dépourvu. Il n'a jamais accepté d'être à la fois laid et désirant. A cause de cela, les femmes se sont jouées de lui. La rencontre d'un jeune homme exceptionnellement beau et sans désirs pour elles va lui permettre de se venger de toutes les créatures qui l'ont fait souffrir.


Il expose à Yûichi ses raisons : « La première, c'est que vous êtes d'une rare beauté. J'aurais aimé vous ressembler lorsque j'étais jeune. La seconde, c'est que vous n'aimez pas les femmes. J'aimerais vous ressembler aujourd'hui. Mais on ne peut rien contre ce que l'on est. Vous m'apportez ma véritable révélation. Je vous en prie. Je voudrais que vous reviviez ma jeunesse, mais à l'envers. En clair, j'aimerais que vous deveniez mon fils et me vengiez. » (Les amours interdites, p.45)



Tel un enfant, le vieillard croit au pouvoir magique de la volonté. Derrière son discours empreint de maturité se profile le « je veux » de rites propitiatoires et incantatoires de l'enfance. Et c'est parce qu'il sait, à l'instant même où il le rencontre, que Yûichi a conservé cette pureté originelle de l'enfance que Shunsuké est immédiatement fasciné par le garçon. Et c'est parce que lui-même, écrasé sous le poids des convenances, des habitudes et des rigidités, tente désespérément de renouer avec sa propre enfance qu'il va vampiriser l'innocence du jeune homme. Yûichi apparaît comme le parangon de l'homme naturel, une forme parfaite dénuée de conscience, l'illustration d'un hédonisme triomphant. Ce corps fait pour le plaisir sans les affres de la conscience renvoie au concept de paradis perdu. Ainsi Yûichi serait l'incarnation du rêve de l'auteur : « Il ne connaît même pas ce remède qu'est l'introspection, remède qui imprègne n'importe quel jeune homme de la puanteur de l'encens ; il n'assume pas non plus la responsabilité de ses actes. Bref, la morale de ce jeune homme consiste à ne rien faire. » (Les amours interdites, p.124)


Encouragé par Shunsuké, Yûichi va laisser éclater son amoralisme fondamental : « Ce bel enfant terrible trahissait constamment la faveur de ses amants aînés et abandonnait, après les avoir aimés, d'innombrables amants plus jeunes que lui. » (Mishima, Les amours interdites, p.408) Marié, séducteur de deux femmes, amant du mari de l'une d'elles, gigolo d'un riche industriel, tombeur de tous les bellâtres qui croisent sa route, il s'offre le luxe d'une jouissance païenne dégagée du garde-fou des religions : la culpabilité. « Vous n'êtes jamais influencé par la réalité, mais vous influencez constamment la réalité » (Les amours interdites, p.487), lui confie Shunsuké.


Yûichi donne chair au mythe païen d'une existence gouvernée par le seul plaisir et limitée par le seul désir. Cette nostalgie d'un panthéisme sans interdits, originel, se confond, dans l'image divine de Yûichi, avec la pureté virginale de l'enfance. Car Yûichi n'est jamais immoral, il est simplement amoral.


Il fascine d'autant plus Shunsuké que ce dernier, comme tous les héros de Mishima, souffre d'un excès de cérébralité, et plus précisément d'un excès de conscience. Lucide quant aux limites de son existence, il ne se fait guère d'illusions sur ses chances de salut.


Cela ne l'empêche pas de lutter désespérément jusqu'à son dernier souffle. Mishima ne conçoit l'homme que dans l'action, même si cette action n'est jamais que l'ultime avatar de la connaissance. Où s'arrête l'une, où commence l'autre ? Le héros serait bien en peine de le dire. Ce qu'il sait simplement, c'est qu'il ne peut pas ne pas agir, que son action n'est rien de moins qu'une précipitation de sa pensée.


Shunsuké, le vieil écrivain des Amours interdites, se suicide alors même qu'il vient de mener à terme son oeuvre littéraire et que Yûichi l'a vengé de sa vie d'homme laid : c'est qu'il a mesuré l'inanité et la vanité de ses entreprises et que, comme l'arroseur arrosé, il est devenu sa propre victime. Amoureux de Yûichi, il a cru posséder la beauté alors qu'il n'en a saisi que l'apparence : c'est dans sa mort qu'il accomplit son oeuvre la plus achevée.

De la même manière que ses héros, Mishima, qui cherchait le sens de son existence, constatera qu'il n'y a rien, face à lui, qu'un ciel désespérément vide : vacuité de l'existence et certitude que les vraies richesses se trouvent ailleurs, dans la vie céleste. C'est pourquoi il choisit la mort comme accomplissement de son oeuvre la plus achevée.



Lire un autre extrait des Amours interdites


Lire encore : Confession d'un masque de Yukio Mishima


Lire aussi : Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes


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