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Regarder avec les yeux de l'âme et non ceux du corps par Marcel Jouhandeau

Publié le par Jean-Yves

« Ce devait être en 1919, au sortir d'un sentier bordé de mûriers et de chèvrefeuilles qui tourne comme un balcon au flanc du Grandcheix. Comme j'allais entrer parmi la saulaie, dans un pré toujours vert que traverse, derrière l'étang où il se perd, le ruisseau de Courtille ; pas très loin de la "Pierre Glissadoire" qu'abritait la châtaigneraie de Champegaud, ô prodige ! Ô surprise ! Qu’apercevais-je à mes pieds, à demi enfouie dans l'herbe ?


Une fleur, comme on n'en cueille pas dans les champs de si belles ni de cette espèce; sa présence loin de nos jardins me sembla si imprévue que je me crus mystifié, c'eut été une rose, je n'y eus pas pris garde à ce point. Est-ce que je rêvais ? Quel souffle en avait déposé ici la semence ? Et quel ange en avait surveillé la croissance jusqu'à la floraison, en éloignant d'elle tout regard, jusqu'au moment où point nommé j'allais la cueillir épanouie ? Aussitôt un trouble sacré s'empara de moi, comme lorsqu'on se sent visité, visé et touché par un avertissement qui vient de loin, de plus loin encore, de l'au-delà, de toi peut-être, tante Alexandrine ? Ton souvenir a été si anciennement et si intensément lié à ce paysage ! Ô divine Annonciation ! Et comment croire qu'il puisse être question d'autre chose entre toi et moi que de "ma gloire intérieure", dont témoignait cette immortelle pourpre, couleur à la fois de l'or, du sang et du feu, que le Ciel venait de faire s'épanouir sous mes pas ! »


Marcel Jouhandeau


■ in Mémorial VI, Les chemins de l'adolescence, Editions Gallimard, 1958, pp.169-171


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