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L'enfant de sable, Tahar Ben Jelloun

Publié le par Jean-Yves

L'Enfant de sable est l'histoire d'un garçon fabriqué, d'une fille manquée : l'échec exemplaire d'une vie, le récit d'une solitude, une méditation vertigineuse sur l'identité.


Il était une fois au Maroc un honorable père de famille qui avait eu sept filles d'affilée et se désespérait de ne pas obtenir de garçon. Rien - ni consultations auprès des marabouts, ni prières à Allah, ni sorcellerie, ni médecine - n'avait été négligé pour rendre la nature favorable. Malgré tant de soins, l'épouse bien « aimée » - à en juger par les châtiments dont elle était l'objet -, demeurait une véritable usine à fabriquer des filles. La perspective d'une huitième naissance, probablement féminine, détermina notre homme, furieux contre le destin, à user d'un subterfuge dont l'énormité donne à rêver.


C'est ainsi qu'Ahmed, qui n'avait de masculin que le nom, vint au monde avec la complicité d'une sage-femme. Le bienheureux père pouvait enfin se reposer sur son auguste rejeton du soin de perpétuer l'honneur du nom. Il était désormais rassuré sur le sort de l'héritage familial, à la grande déception de son frère et de sa maisonnée. D'héritage, il est en effet singulièrement question dans "L'Enfant de sable", mais il s'agit de bien autre chose qu'une simple manœuvre financière.


Ahmed se retrouve promu fils du mensonge et de l'imposture. Enfant providentiel, il est l'erreur incarnée, la faute faite chair dont l'existence apparaît la seule caution de cette famille. Partant, la seule garantie d'une société mensongère où les individus sont réduits à des rôles dans laquelle la violence du désir est bâillonnée.


L'auteur n'a pas cédé, même si le sujet s'y prêtait, à une simple satire de la condition féminine au Maroc. Son analyse va beaucoup plus loin dans la peinture de l'aliénation sociale. L'accent est mis sur cette distribution obligée masculin/féminin, sur cette mascarade moins biologique qu'on ne voudrait le faire croire et dont il n'est pas sûr que le garçon soit le gagnant :

« Être femme est une infirmité naturelle dont tout le monde s'accommode. Être homme est une illusion et une violence que tout justifie et privilégie. Être est simplement un défi. »


L'Enfant de sable, c'est l'histoire d'un individu confisqué dans son sexe, dans son être, dans son cri. Son défi : la solitude quasi absolue. Sa grandeur : être le martyr lucide du mensonge collectif qu'il subit mais dont il est conscient. Sa condition impossible, Ahmed finira par la revendiquer : à vingt ans, il poussera l'obéissance et le zèle jusqu'à se marier.


Dans le second versant du livre, il accède à sa féminité. Ahmed/Zahra va se produire devant des spectateurs affolés de désir. « Elle » est engagée dans un cirque. De fait, l'accès au statut féminin n'est pas davantage facteur d'émancipation.


Que nous soyons tous prisonniers d'une image, ce n'est pas un des moindres mérites de ce roman de nous le donner à sentir... affreusement. Ce cas, marginal en ses prémisses, atteint peu à peu à une dimension universelle.


Tahar Ben Jelloun se livre là à une méditation bouleversante sur l'identité truquée, tronquée et troquée - contre quel abîme - de chacun de nous.


Etre soi-même, c'est être conscient de son masque mais aussi de l'obligation de le revêtir sous peine de ne plus exister du tout. Demeure la douleur, seule garantie de notre présence dans le monde.


■ Editions du Seuil, Collection Cadre Rouge, 1985, ISBN : 2020088932



Du même auteur : Les yeux baissés


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


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