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Bent, un film de Sean Mathias (1995)

Publié le par Jean-Yves

Bent est l’adaptation de la pièce éponyme de Martin Sherman. Le nazisme, le destin des triangles roses, les rapports entre les détenus et leurs bourreaux, les relations entre les condamnés eux-mêmes ne m'ont pas semblé les premiers sujets de Bent.



Cet arrière-plan obsédant et décisif s'impose bien sûr par le décor, les effets d'éclairage, la musique et surtout l'apparition "tragique" des personnages secondaires qui incarnent la présence nazie.


Mais le dialogue se concentre autour d'un homme, qui acceptera progressivement l'amour d'un autre homo, puis l'aimera à son tour jusqu'à admettre la portée mythique d'une telle passion.


Dans Bent, le discours retient l'essentiel, le plus universel, mais aussi le plus intime. La pureté initiale du texte s'inscrit dans le cri de l'holocauste. La communication verbale de deux hommes perdus y prend toute sa fragile intensité ; un chant d'amour avant là mort, les mots de la dernière liberté.


Le dialogue est d'une extrême importance, presque toujours entre deux personnages. Le dialogue sera également le seul moyen de faire l'amour. Dans ce lieu concentrationnaire où les gestes sont interdits, les mots prennent force de corps. La chair brimée, anéantie, méprisée, la chair qui était "avant" la seule certitude de Max, la chair devient verbe, dans une inversion de la parole du Christ. Rien d'étonnant dans ce chemin de croix particulier où la mort est choisie comme acte d'amour charnel !


Quatre scènes sont les temps forts du drame : elles marquent les étapes qui conduisent Max vers une autre perception de la relation homosexuelle et, plus largement, à la découverte de la nécessité fondamentale d'autrui. Max qui, du temps de sa liberté, ne concevait pas ses amours sans cruauté, ira vers toujours plus de générosité et de tendresse. Et cette évolution se fera dans le camp, là justement où il lui eût été bénéfique d'utiliser ses tendances égocentriques.


Ces quatre scènes marquent les degrés d'une initiation jusqu'à la "transfiguration" de Max, quand il se donne la mort :


 Au début, Max se laisser aimer par Rudy. Quand le drame survient (Rudy assassiné et Max déporté), il continue de croire que sauver sa peau reste l'essentiel.

 Il vacille déjà quand il veut entraîner dans ce salut Horst, un triangle rose.

 Quand il se révèle pédé aux yeux de Horst, il peut encore se leurrer et s'imaginer que ce compagnon l'aide à rester "vivant". A ce moment de leurs rapports, ils font l'amour par l'échange des mots, sans le moindre frôlement, et leur jouissance éclate alors qu'ils continuent leur monotone corvée, surveillés par le garde.

 A la fin, Max ne peut plus se dissimuler qu'il se compromet pour Horst. La tendresse, l'oubli de soi le pénètrent. Sa carapace s'effrite et l'homme secret apparaît.


Bent est une superbe tragédie. A son insu peut-être, Bent est la tragédie de l'homosexualité. Ce film met au jour cette peur qui se travestit en relations cruelles et désespérées. Il dit aussi que cette peur intime, appelle, souvent inconsciemment, la cruauté des autres.


Max laisse un message. En prouvant qu'aimer Horst devient plus grave que ménager son futur, donc plus important, il incite chacun à dire sa vie. Dire que la prochaine victime du sadisme humain ne sera pas nous, parce que nous aurons extirpé de l'homosexualité ses ferments suicidaires.



Lire la chronique de Bernard Alapetite sur Les Toiles Roses.


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