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Les yeux d'un serviteur, Hermann Lenz

Publié le par Jean-Yves Alt

Wasik est domestique. Il assiste en spectateur à la vie de ses maîtres mais aussi aux événements de l'Histoire. Le roman d'Hermann Lenz décrit cette vie dérisoire à laquelle seul le temps écoulé donne valeur de témoignage.

Le serviteur est voyeur par nature, par fonction. « Regarder est ce qu'il y a de plus beau », affirme Wasik, un domestique d'humeur égale, le visage impassible et les lèvres serrées comme une huître.

Sa vie s'écoule dans l'ombre du maître. De sa position marginale, le regard du serviteur saisit chaque scène dans son ampleur, mais s'arrête aussi sur un geste ébauché, l'éclat d'une couleur, un frissonnement de l'air. Wasik n'a pas d'âge, l'Histoire défile sous ses yeux, il se tient hors de son atteinte protégé par son insignifiance : des coulisses où il se cantonne, Wasik assiste à la fin de l'empire austro-hongrois, à la lente mais inexorable montée du nazisme. Après le second conflit mondial, il est le spectateur impavide des bouleversements sociaux de l'après-guerre.

« C'est seulement à distance que l'on apprend quelque chose sur l'époque où l'on vit. ». La sagesse de Wasik est profonde et inaltérable. Sa vie s'est figée en se condensant en un regard mais aussi quelle jouissance trouble que de tout deviner, de tout connaître.

Les événements se précipitent et les êtres se comportent comme l'observateur silencieux l'avait pressenti. Certes, témoin privilégié, confident recherché, le domestique Wasik ne manque pas d'occasions. Fanny la jeune épouse de son maître entretient avec le zélé serviteur des rapports affectueux et parfois « même un domestique a le goût de quelque chose, de la liberté par exemple... » Mais Wasik garde sa lucidité, il y a heureusement les convenances, l'étiquette derrière laquelle il ne manque jamais de se réfugier. L'amour, l'adultère n'ont pas leur place dans la vie de Wasik.

Ce roman perpétue le souvenir d'une existence dérisoire à laquelle seul le temps écoulé a décerné valeur de témoignage. Le récit met en mémoire des événements à la fois très simples et très étranges dont l'enchaînement absurde conduit toute l'existence du narrateur, sans qu'il puisse jamais en briser la mécanique. Seule sauvegarde de Wasik, son détachement mental vis-à-vis de tout et de lui-même en particulier : plus rien ni personne se semble revêtir une importance quelconque.

« Continue d'être le domestique Wasik, d'être à l'extérieur. Ne t'égare pas hors de chez toi. Ce qui t'est étranger commence devant ta peau... »

■ Editions Rivages, 1987, ISBN : 2869300522

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