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La mélancolie du voyeur, Conrad Detrez

Publié le par Jean-Yves

La mélancolie du voyeur est le dernier texte de Conrad Detrez, écrit jusqu'à la veille de sa mort, en février 1985, sur son lit d'hôpital.


Journal de bord d'un convalescent qui va mourir, qui ne l'ignore pas, le livre fait comme un examen de conscience, le tour d'une vie, et arrive à ce constat : la recherche de la beauté, seule, donne un sens à la vie, la justifie.


Des trois grandes expériences de l'auteur, Dieu, le sexe, la politique, rien ne reste au bout du compte ; tout cela n'était qu'écrans pour ne rien voir, forces trompeuses qui dissimulent la simple, la lumineuse vérité des choses et des êtres.


Le jeune séminariste qui ne voyait rien, qui passait, dévoré de foi et de la peur du sacré, toujours à côté, a fait place au malade, cloué là sur son lit, qui se souvient de la beauté paisible d'un champ de betteraves, que son léger fantôme en soutane délaissa.


Le révolutionnaire, là-bas, en Amérique du Sud, puis en Inde, au Portugal, toujours pressé et brûlé d'une autre foi (n'était-ce pas la même ?), Conrad Detrez le relègue aussi au rang des aveugles volontaires :


«Ma jeunesse finit. J'essaie de l'allonger, je tire dessus, je mens. Et c'est alors, seulement alors, que je commence à regarder. Il y a de cela quinze ans. Je vis à l'intérieur d'un autre cercle, un autre continent, j'arpente d'autres terres. Et des nuages, là aussi, défilent au-dessus du monde. J'annonce même aux gens des villes, Alger, Rabat, Tunis : "Ce sont les plus beaux". Mais revenu dans le bled, je ne leur accorde qu'un petit coup d'oeil, deux, trois minutes, et je repars. Je possède trop de santé, je ne m'attarde pas. Si je m'arrête, en pleine journée, c'est pour faire l'amour. Je m'enferme. Jamais je ne tourne la tête du côté de la fenêtre.»


A tous les hommes pressés, mobiles, en alerte, Conrad Detrez aurait pu dédier ce livre où ce qui compte, dit-il, c'est « ce qu'il faut garder, sauver jusqu'à la mort : l'inclassable, le diamant, la nourriture profonde, toujours reconstituée : cela qu'on a vu. »


■ Editions Denoël/L'Infini, 1986, ISBN : 2207232824



Du même auteur : La ceinture de feu - Le dragueur de Dieu


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