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Les lieux : histoire des commodités, Roger-Henri Guerrand

Publié le par Jean-Yves

Les lieux, les chiottes, les WC, les toilettes, les cabinets, les tasses... Voici un petit chef-d'ceuvre d'humour et de délicatesse.

 

Roger-Henri Guerrand (1923-2006), spécialiste d'histoire sociale, a choisi de parler du lieu tabou entre tous. Hypocrite morale bourgeoise du XIXe, celle qui camouflait les besoins naturels et, plus généralement, a verrouillé sous la porte blindée des bonnes mœurs tout ce qui fait l'homme... aussi !

 

Les Lieux est un livre merveilleux qui retrace l'histoire de nos déjections, ressuscite de superbes lieux d'aisance.

 

Si vous saviez combien les hommes politiques ont été obsédés par les WC des écoles où l'on devait, tout à la fois, veiller à l'hygiène, cacher l'élève en action à ses camarades, permettre aux maîtres de le surveiller et surtout combattre toutes les activités lascives auxquelles ils prédisposaient :

Les latrines scolaires

Il va de soi que, dans le régime carcéral qui est celui des lycées et des collèges du XIXe siècle, les latrines doivent bénéficier d'un soin tout particulier de la part des autorités administratives et médicales. Qu'elles soient puantes, c'est tant mieux : les élèves y séjourneront moins longtemps, voilà l'essentiel. Selon le Dr Pavet de Courteille (1), attaché au collège royal Saint-Louis, chaque loge doit être séparée de sa voisine par une cloison de plâtre montant du sol à la charpente. On prendra la précaution de couper les portes en haut afin que du dehors on puisse voir la tête de l'élève et le surveiller.


Cette mesure de haute police sexuelle est clairement indiquée dans un texte décrivant les lieux du collège royal de Lyon, à la fin de la monarchie de Juillet (2) : « Sous le rapport moral, ces lieux sont assez convenablement disposés pour qu'aucun des désordres à craindre ne puisse y être commis. On ne prend pas cependant, comme on l'a fait dans quelques établissements, de trop grandes et trop minutieuses précautions. En effet, des précautions exagérées et trop visibles peuvent étonner les enfants, les exciter à en chercher la cause, et, quand ils l'ont découverte, leur donner connaissance des choses qu'il importe de leur laisser ignorer. Mais on en prend assez pour que, lors même qu'ils auraient déjà la connaissance du mal, la crainte d'être surpris les empêchât de s'y livrer. Des cabinets qui sont voisins des lieux surveillés, des portes qui ne bouchent pas complètement l'entrée, qui laissent dans le haut et dans le bas des ouvertures par lesquelles celui qui se renferme dans ces lieux peut avec raison redouter d'être aperçu de plus ou moins loin, sont, à notre avis, des précautions suffisantes. »


Ce texte s'inscrit dans la ligne du combat antimasturbatoire qui a été l'obsession du XIXe siècle. Les latrines ont été en effet les refuges de prédilection des « mauvais sujets » : « Il n'est point hors de propos de parler ici d'une tradition des écoliers paresseux qui passent une partie des heures de la classe dans les lieux d'aisances. Tandis qu'ils croient ainsi échapper à la surveillance des maîtres, au travail, et qu'ils s'abandonnent à des habitudes que la fainéantise seule conseille, que l'hygiène et la morale réprouvent également, ils compromettent leur santé de la manière la plus grave ; rarement ils échappent aux maux d'yeux, aux douleurs de tête, aux maladies de poitrine et d'estomac. La laideur et la mauvaise santé sont le châtiment infaillible de leur déplorable conduite. »


Ce réquisitoire date de 1865. Il fallait pourtant un certain courage pour séjourner alors dans les latrines plus de temps qu'il n'était nécessaire. Le rapport du Dr Vernois (3), qui a visité la presque totalité des lycées de France, soit 77, concluait que, dans 54 établissements, les lieux d'aisances exhalaient des odeurs infectes.


Les écoles primaires n'étaient pas mieux loties, un document adressé au Comité central d'instruction primaire de la ville de Paris l'affirme avec force, dès le règne de Louis-Philippe. Son auteur, le Dr Héreau (4), n'hésite pas en effet à déclarer que les nouvelles écoles sont aussi « dégradantes pour le physique qu'elles étaient, naguère, abrutissantes pour le moral ». « Si presque partout, ajoute-t-il, dans une rue ou un carrefour étroits, il y a une vieille maison sale, incommode et insalubre, c'est l'école. »


Naturellement, les cabinets d'aisances ne correspondent pas au nombre des élèves et se révèlent des foyers d'infection insupportables. Une école de filles, dans l'un des quartiers les plus populaires de Paris, a son entrée, sa cour et même ses latrines communes avec un café. Le passage étroit conduisant à une autre sert de latrine à tout le quartier. En définitive, « nos écoles primaires gratuites ne sont encore que des refuges ouverts par la charité aux enfants du pauvre ; c'est toujours l'aumône déguisée, parcimonieuse, insuffisante, pernicieuse même ».



Le Dr Héreau, qui voudrait que l'éducation physique soit la base de l'éducation proprement dite, ne semble pas préoccupé par la vie sexuelle des enfants, alors qu'un de ses collègues, le Dr Cerise, qui s'est intéressé aux « salles d'asile » (5), a vu des enfants de deux-trois ans, de l'un et l'autre sexe, « entraînés à des actes tout à fait automatiques semblant annoncer une sensibilité spéciale ». Il pose un principe sur lequel on ne reviendra plus dans les écoles françaises : les mains des enfants doivent toujours être exposées à la lumière du jour ou occupées par des mouvements convenables. (pp.86-88)


Notes :


1. Hygiène des collèges et des maisons d'éducation, 1827

2. Dr J.-P. Pointe, Hygiène des collèges, comprenant l'histoire médicale du collège royal de Lyon, 1846

3. De l'état hygiénique des lycées sous l'Empire en 1867

4. Dr Héreau, Des écoles sous le rapport de l'éducation physique et de l'hygiène, 1840

5. Le Médecin des salles d'asile ou manuel d'hygiène et d'éducation physique de l'enfance, 1836

■ Editions de la Découverte, 1997, ISBN : 2707126918

 

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