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Yunus Emré, poète turc du XIIIe siècle

Publié le par Jean-Yves Alt

La plus belle fois qu'un homme a dit je t'aime à un autre homme, c'était au XIIIe siècle. Quelque part en Anatolie... C'est en effet pour l'amour d'un sultan « prodigieusement beau » que Yunus Emré (il faut prononcer Younous), pauvre derviche (moine), est devenu un grand poète turc.

On connaît très peu de choses sur la vie de Yunus Emré. La légende le fait naître et mourir sur les plateaux de l'Anatolie, dans la région de Sakarya. On ne sait pas à quelle époque il a vraiment vécu. Il semble qu'il ait été un des contemporains d'Osman, fondateur de la dynastie des Osmanlis (entre le XIIIe et le XIVe siècle). La gloire du poète est devenue si grande qu'on lui attribue des tombeaux aux quatre coins de la Turquie actuelle et de l'Asie mineure.

Yunus Emré, lui-même, aurait tout fait pour brouiller les pistes afin qu'on ne sache pas qui il était. Comme s'il avait voulu qu'on oublie son enveloppe charnelle et qu'on ne se souvienne seulement que de son chant d'amour à la gloire de l'Ami.

Ne dit-il pas : « Pour mon Bien-Aimé je n'aurai plus d'âme – seulement mon amour – plus d'âme, plus de raison, mais l'ivresse de mon seul amour » et aussi « Younous donne ton âme en Holocauste à l'Ami » [Lire ici ce poème] ou encore dans une autre poème : « Ton amour m'a pris ce que je suis mais, pour moi, je ne désire que toi. »

Yunus Emré a tout réduit à cet amour. Sa position sociale ne l'intéressait pas ; après avoir quitté son couvent il aurait erré à travers le pays, psalmodiant inlassablement ses poèmes. La légende s'en rapportant à certains de ses vers le veut illettré ou bien vizir ou notable puisqu'apparemment Yunus Emré, se trahissant un peu, dévoile qu'il a vécu dans la familiarité des docteurs de l'université et qu'il aurait été admis à la cour d'un prince (« J'ai eu commerce avec les doctes, vécu – mais qu'importe ? – à la cour du roi... »)

En fait, il importe peu de savoir qui il était en réalité. Ce qui compte, c'est que son chant soit parvenu intact. Ce chant si beau, si pur et si peu orthodoxe. Cela tient du miracle car, le plus grand poète turc aimait les hommes.

Il n'est pas étonnant, qu'il ait fallu attendre plus de cinq siècles pour voir paraître, en 1855, la première édition du recueil des poèmes de Yunus Emré. C'est le peuple qui, ayant fait de ce poète, ignoré des érudits, un saint – on se rend en pèlerinage sur ses différents tombeaux –, a conservé, au fil des siècles, ses nombreux poèmes.

Dans les traductions officielles, il n'est pas rare de voir « le Bien-Aimé », « l'Ami », se transformer en « Dieu », en « Bien-Aimée » ou en « Amie ». D'autant plus que Yunus Emré s'inscrit dans la tradition des grands poètes mystiques.

Comme l'explique si bien le poète turc Nimet Arzik, dans son anthologie de la poésie turque : « Le mysticisme et la folie furent de longtemps le refuge des poètes turcs [...] Le mystique et le fou, ces deux personnages ont toujours bénéficié d'une certaine inviolabilité sous les climats autoritaires [...] Attaquer celui qui est à tu et à toi avec le Créateur n'est pas chose aisée. Lutter contre celui que le Seigneur a protégé lui-même en dressant un mur entre la raison de celui-ci et le monde, l'est moins encore. L'innocent et le saint furent ainsi ménagés par toutes les sociétés. » (p. 10 de l'Anthologie de la poésie turque [1])

Malheureusement, malgré cette grande lucidité dans l'analyse, Nimet Arzik n'hésite pas, le tabou de l'homosexualité étant trop fort, à traduire, dans les quelques poèmes qu'il présente, « l'Ami » en « Amie » et « lui » en « Lui » (le seigneur). Il oublie les beaux vers de Yunus Emré qui, au plus fort de ses poèmes religieux, déclare : « L'imam a conduit la prière publique. Mais, pour nous, l'amour est notre imam, l'être a pris la place des fidèles. Notre Mecque est le visage de l'Aimé, et la prière n'a pas de fin quand on a vu l'Ami. » Et aussi : « Amoureux, ô amoureux. L'amour est ma religion car j'ai vu le visage de l'Ami, et toute peine, depuis, est fanfare des noces. » Ou encore : « Le feu d'amour a ravagé ce que j'étais, et désormais – les autres s'en étonnent – j'ai délaissé, n'y croyant plus, les exercices et les pratiques de ma foi. »

Il faut rendre hommage au poète français Yves Régnier d'avoir introduit en France le grand poète turc [2]. Traduisant au plus près de la poésie, Yves Régnier fait découvrir pour la plus grande gloire de Yunus Emré, que celui-ci n'est pas un fou de Dieu, mais plutôt un fou d'amour, frère aîné de Constantin Cavafy et de Jean Genet. Un fou qui affirmait : « Mort et brûlé, mes cendres dispersées crieraient encore qu'elles ne désirent que toi. »


1. Anthologie de la poésie turque (XIIIe – XXe siècle) Editions Gallimard, Collection Connaissance de l'Orient, 1994, ISBN : 2070739805

2. Le Divan, par Yunus Emré, traduit du turc et préfacé par Yves Régnier, Editions Gallimard, Collection Métamorphoses, 1963, ISBN : 2070222160

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Commenter cet article

Yunus emre 14/07/2016 14:06

Il ne dis pas je t'aime a un homme il parle a dieu dans ses poésies!!! C'est comme ça que vous comprenez de la poésie?

Jean-Yves Alt 14/07/2016 17:41

Il me semble que vous n'avez fait que survoler mon article.