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Rimbaud, par Enid Starkie

Publié le par Jean-Yves Alt

Enid Starkie, perspicace auteure anglaise, a su donner le portrait le plus complet et le plus fin d'un poète, enfant têtu aux grands yeux bleus, ébouriffé, sauvage, vagabond rêveur d'infini, devenu monument des lettres françaises. 

Décédée en 1970, Enid Starkie n'aura pas eu le bonheur de voir l'œuvre de sa vie rendue accessible à son public naturel.

Arthur Rimbaud, donc, le poète ayant changé l'art d'écrire et le seul écrivain français devenu figure de mythe, de légende, objet d'amour : depuis longtemps déjà l'histoire et la critique se sont emparés de lui pour connaître les dessous de ses charmes de ses enchantements.

Il faut dire que ce qu'on sait de lui, avant même de l'avoir vu vraiment, a de quoi chatouiller la curiosité : l'écolier ultra-brillant, l'adolescent rebelle et génie créateur, l'homme errant au bout du monde après avoir coupé les ponts. Une image fascinante pour tous, mêlant au plus haut degré l'intelligence, l'invention et la liberté. Et peu importe finalement que cette image soit mille fois plus pauvre que la vraie, celle tenue dans le texte même, celle d'un être inconnaissable, indicible, échappé.

Avec Enid Starkie, on ne connaît pas mieux l'œuvre, qui contient elle seule tous ses trésors, mais on en sait suffisamment sur l'homme pour ne pas trop délirer dans la fiction.

L'essai d'Enid Starkie est à la fois intelligent, lucide, sensible, vivant à la manière d'un roman et proposant une vision globale du sujet. Là où d'autres imposent un point de vue particulier pour comprendre la totalité, ou bien s'attachent longuement à un détail, Enid Starkie survole librement la matière des événements et des idées, leur chronologie et leur évolution. Enid Starkie dit avec simplicité l'essentiel, d'un bout à l'autre, sans pathos, presque froidement, usant de l'autorité d'un détective sûr des conclusions de son enquête.

Biographie classique et réussie parce que Starkie a su restituer la profonde cohérence d'une vie mouvementée, apparemment secouée de heurts et de ruptures : de l'écolier modèle raflant tous les prix, expert en vers latins, au voyou fugueur effrayant sa mère et les bourgeois de Charleville, du voyou au voyant s'essayant au « dérèglement raisonné de tous les sens » pour devenir « l'égal de Dieu », du voyant au voyageur inlassable explorant les déserts les moins accueillants, le parcours si simplement décrit devient inéluctable, parfaitement logique au regard d'une même inoxydable détermination, d'une ambition constante d'aller toujours plus loin, en soi ou hors de soi, pour découvrir et tout connaître.

Biographie exemplaire lorsqu'elle décrit, avec une finesse d'analyse qui vaut tous les témoignages, ce jeune garçon de 16 ans intraitable et insupportable lâché sur la scène littéraire parisienne juste après la Commune. Sa saleté, sa grossièreté, sa cruauté même, qui le font détester de tous. Sauf d'un, Verlaine. La liaison Rimbaud-Verlaine est certainement, avec la description de la démarche spirituelle, l'un des points forts du livre. Verlaine plus faible, plus inconstant qu'un enfant et pourtant père de famille, amoureux ou dominé, d'un enfant tyrannique. Dominé immédiatement après l'avoir initié à l'amour. Rimbaud, lui, séduit d'abord par les promesses d'une relation féconde, harmonieuse, mais rapidement déçu et tentant vainement de transmuer la liaison en expérience spirituelle de la débauche, du « Mal ». Un échec qui précédera de peu celui de l'expérience poétique, la rupture finale avec la littérature qu'Enid Starkie éclaircit définitivement avec un absolu bon sens.

Des points faibles ? Il y en a aussi (les commentaires de texte, la partie africaine) et des imprudences, des omissions, qu'Alain Borer corrige le plus souvent dans un appareil de notes conséquent (mais mal organisé en fin de volume). Rien ne prouve, par exemple, l'agression sexuelle dont Rimbaud aurait été victime à 16 ans dans une caserne de la Garde nationale (et certainement pas le poème Le cœur supplicié). Et chacun peut savoir aujourd'hui que jamais Rimbaud n'a été trafiquant d'esclaves.

L'essentiel demeure la vertu de Miss Starkie d'au moins ne pas décourager la lecture de Rimbaud, en le rendant impénétrable. Le texte même du poète n'est pas altéré par cette entreprise. Ce qui, en soi, est un exploit.

■ Traduit et annoté par Alain Borer, Editions Flammarion, 1993, ISBN : 2082118029

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