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Dom Juan vu par Jean-Louis Bory

Publié le par Jean-Yves

« Quel homme est Dom Juan ? J'y verrais l'homme armé jusqu'aux dents par l'intelligence et qui se pose devant les valeurs humaines courantes : l'amour, le respect conjugal, le respect filial, le respect commercial, le respect divin, bref : tous les respects ordinaires.



Devant la Femme, la Famille, le Bourgeois, le Surnaturel, le Ciel et la Mort, Dom Juan veut comprendre, et comme il estime que le respect ordinaire n'est qu'une vaste rigolade, un excellent attrape-nigaud indigne d'un homme de sa qualité, il refuse de jouer le jeu ou plutôt le joue pour son compte personnel.


On peut voir dans Dom Juan un duel entre le Ciel et un homme qui, n'admettant pas les hypocrisies et les incohérences du monde, n'obéit en toute liberté qu'à ses insolentes volonté et volupté d'être. Champion de la curiosité, de l'intelligence, du plaisir humain, relevant le défi posé par l'absurdité divine, Dom Juan se tient résolument du côté de l'Homme.


En fin de compte, Dom Juan pose ce problème : à partir de quel moment l'homme raisonnable et raisonnant qui se veut libre de tout en tout (et pas seulement en amour), qui se veut Homme, cesse-t-il d'être humain ? Je veux bien que Molière n'ait pas songé à ce problème, et alors ? Qui m'empêche d'y songer aujourd'hui, grâce à Molière ?


Sganarelle ! C'est à lui que Molière confie la défense des préjugés élémentaires bafoués par Dom Juan – le foyer, l'honnêteté et le reste. C'est ce lamentable grotesque, plus fieffé coquin que son maître car il n'a ni intelligence ni courage, qui sermonne, et quelles parodies de sermon ! Bref, c'est Sganarelle l'homme qui croit. A tout d'ailleurs, à la casse comme à la famille, au loup-garou comme à Dieu. Ce refus de reconnaître une différence entre croyance et crédulité, et cette volonté d'enfermer tous les conformismes dans le même sac me paraissent une insolence plus violente que les élégants cynismes de Dom Juan. Et Sganarelle, lui, n'est pas foudroyé. Les contemporains ne s'y sont pas trompés. Ils ont été scandalisés. Ils avaient raison. Dom Juan est merveilleusement scandaleux.


Continuons de rêver sur Dom Juan... Nocturne fantastique et drôle, traversé de lueurs baroques, grâce auquel le spectateur du XXe siècle peut soulever les plus grandes questions qui se posent à l'homme sur son destin et qui le confrontent, venu du bord de la mer à travers la broussaille des bois, à cette statue orgueilleuse et blanche et qui marche immanquablement vers lui du fond des forêts et qui s'appelle la Mort. »


Jean-Louis Bory


in Tout feu, tout flamme, Editions 10/18, 1979, ISBN : 2264002212


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