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Alain Mabanckou rend hommage à « La chambre de Giovanni » de James Baldwin

Publié le par Jean-Yves


La parution de La Chambre de Giovanni (1), en 1953, est un événement. Trois raisons à cela : le roman ne se déroule pas en Amérique, il ne met pas en scène des personnages noirs, l'homosexualité du héros est nettement affirmée.




Si La Chambre de Giovanni a la France pour décor, ce n'est pas anodin. Ce déplacement dans l'espace dévoile ta soif de liberté, ta volonté d'ouverture et de rupture avec le «roman d'opposition». Ton héros tranche avec l'archétype du roman afro-américain : David n'est pas noir. […]

 

David côtoie le milieu homosexuel de Paris pendant que sa fiancée, blanche et américaine, est en voyage en Espagne. Le roman pose de manière originale un regard sur la quête de l'identité sexuelle […].

 

Sur la quatrième de couverture de la première édition en poche, on découvre l'écho de la presse. Le New York Herald Tribune célèbre «l'histoire d'un jeune Américain confronté à l'amour à la fois d'une femme et d'un homme», avant d'ajouter que «Mr Baldwin traite de ces questions avec un exceptionnel degré de candeur et, cependant, avec une telle dignité et une telle intensité qu'il évite le piège du sensationnalisme». The Evening Standard, quant à lui, est plus que conquis : «Probablement le meilleur, et certainement le roman le plus franc sur l'homosexualité depuis des années...»

 

Le récit est bouleversant, aussi bien pour la détresse des personnages que par la beauté d'une écriture alerte et sensuelle, par la force des images et l'intensité poétique. Plutôt que de ressasser le trouble collectif sur la condition du Noir, tu explores le désespoir individuel, la tragédie sans issue d'un homme confronté à la solitude, à l'acceptation de son destin poussée jusqu'à l'autodestruction. Tel est le sens même de toute ton œuvre : c'est à travers le singulier qu'on peut comprendre le collectif.

 

Toujours est-il que La Chambre de Giovanni déclenche des réactions très négatives au sein de la communauté noire américaine. Le militant des Black Panthers, Eldridge Cleaver, ne mâche pas ses mots et récuse au passage la totalité de ton œuvre : « Il y a dans l'œuvre de James Baldwin la haine la plus agonisante, la plus totale, contre les Noirs, en particulier contre lui-même, et la plus honteuse, la plus fanatique et la plus servile attraction pour les Blancs qu'on ne pourrait trouver chez n'importe quel écrivain noir américain de notre temps (2). »

 

Est-ce à dire que ce roman serait sourd au cri de l'opprimé, insensible à la puissance revendicative ? En quelques phrases – sans doute très vite ignorées par tes contradicteurs –, tu donnes une lecture distanciée de l'histoire de la rencontre des peuples, avec tout ce que cela comporte de douleurs, de rancoeurs, d'humiliations et de viols. C'est au fond un chant de réconciliation, de pardon et de rédemption qu'on entend lorsque le personnage de David confie dès la première page : « Mon visage ressemble à un visage que vous avez vu maintes fois. Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu'à un océan qui, tournant le dos à l'Europe, faisait face à un plus sombre passé. » (3)

 

Alain Mabanckou

 

in Lettre à Jimmy, Editions Fayard, 2007, ISBN : 9782213626765, pp.84/86

 


1. James Baldwin, La chambre de Giovanni, Editions Rivages, 1997, ISBN : 2743601698

2. Eldridge Cleaver, Soul on Ice, Delta/Dell, 1967, 1999, p.124

3. James Baldwin, La chambre de Giovanni, Editions Rivages, 1997, ISBN : 2743601698, p. 11

 

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