Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Rendez-vous sur le lac, Cathy Ytak

Publié le par Jean-Yves Alt

Chronique adolescente

Marion est une adolescente qui préfère sa vie villageoise au brouhaha du lycée ; les longues promenades en forêt aux leçons scolaires ennuyeuses. Observer la nature réelle plutôt que celle décrite dans les livres.

Elle adore aussi sa "jeune" grand-mère qui en connaît un rayon sur les secrets des plantes… sans oublier qu'elle sera particulièrement présente pour déceler différents tracas de sa petite fille. Elle ira jusqu'à lui montrer qu'il est parfois nécessaire de désobéir.

Marion a aussi une copine de lycée, Aurélie, qu'elle ne comprend pas, car elle change de petit copain comme de chemise. Marion est à l'image de la petite vallée où elle habite : silencieuse, froide, taiseuse comme lui dit l'homme chargé de l'entretien de la chaudière :

Taiseuse... Je me tais souvent et je ne suis guère bavarde, c'est vrai. Mais pourquoi les gens croient-ils toujours que si on se tait c'est qu'on ne pense rien ? En fait, je n'arrête pas de penser. Si les gens me parlaient de ce qui m'intéresse, je serais certainement plus loquace... (page 14)

Pour les vacances de Noël, sa grande sœur, Camille, l'invite à venir passer quelques jours à Paris où elle travaille. Marion accepte, non pas pour le plaisir de découvrir Paris, mais pour revoir sa sœur aînée qu'elle n'a pas vue depuis quelques temps. Là-bas, Camille lui annonce que sa colocataire, Julie, est aussi son amante :

- Marion, j'ai quelque chose à te dire...

- Hum...

Sa voix devient grave. Je connais assez ma sœur pour percevoir son trouble, et mon cœur s'emballe.

- C'est pas très facile, mais... je préfère t'en parler avant d'aller chez nous.

Une gorgée de chocolat. Un silence. Je plonge mes yeux dans ceux de Camille, et lui souris. Elle soupire.

- Marion... Tu sais que je partage l'appartement d'une collègue de travail, Julie.

- Oui, je sais.

- Eh bien... On ne partage pas seulement l'appartement... En réalité, on vit ensemble. Je fronce les sourcils. Je n'ai rien compris.

Camille soupire de plus belle.

- Bon... Julie, c'est... mon amoureuse. Voilà. (pages 69-70)

Marion n'est pas choquée mais plutôt déboussolée car elle croyait parfaitement connaître sa grande sœur.

Nous avons passé tant de temps ensemble... Je croyais que Camille n'avait pas de secrets pour moi, et c'est comme si, d'un seul coup, je me retrouvais devant une sœur que je ne connais pas et qui m'échappe un peu. Je finis par répondre :

- Non, ça me choque pas. Je suis surprise, c'est tout... (page 70)

Camille lui fait comprendre qu'elle ne pouvait pas rester au village car les habitants l'auraient rejetées :

Ils sont sympas quand tu leur ressembles, mais en réalité, ils ont peur de tout ce qui bouge. Parfois, ça frise le racisme ; si tu ne penses pas comme eux, c'est l'horreur. […]

- Pourquoi tu crois que j'ai quitté le village, Marion ? Pourquoi tu crois que je suis montée à Paris ? Hein ? […] il ne faut pas te voiler la face. Des cons, il y en a partout... Autant chez nous qu'ici, à Paris. La différence, c'est qu'ici, à Paris, personne ne t'empêche de vivre ce que tu veux, et comme tu veux. Il n'y a pas de commères qui vont tout raconter à leurs voisines. (page 81)

Marion retourne dans sa combe du Haut-Doubs plus ouverte au monde des sentiments. L'amour que sa sœur porte à Julie lui montre aussi le vide sur ce côté-là de sa vie.

En redescendant à la combe sous un tourbillon de flocons blancs, j'ai songé à Camille, à sa vie... J'ai essayé de l'imaginer ici, avec Julie. Je comprends pourquoi elle est partie. Ici, tout se sait tout de suite, et les gens inventent parfois ce qu'ils ne savent pas. D'un seul coup, ça m'a rendue triste, comme si je ne voyais plus les choses de la même manière. Je ne sais pas... Le monde semble s'être compliqué, obscurci. (page 87)

Confrontée aussi aux sentiments de sa grand-mère qui se prépare à se remarier avec un homme veuf du village, Marion s'interroge sur ses rapports avec Clément, un jeune garçon du village :

Je ne dors pas. Je pense à Clément. L'année dernière, je suis sortie avec deux garçons. Pas longtemps. Et j'ai l'impression que cela n'avait rien à voir avec ce que j'éprouve maintenant pour Clément. Comme si j'avais vieilli de plusieurs années d'un coup. Ce que j'aime avec lui, c'est parler de la nature, skier, observer les oiseaux, les plantes, les animaux... Plus que tout. Mais en songeant à cela, je nous revois dans la pente, lui qui m'aide à me relever, et moi dans ses bras. Et ça me trouble terriblement. J'essaie de penser à autre chose, je soupire et me rends à l'évidence: je suis amoureuse, amoureuse jusqu'au plus profond de mon cœur. Et c'est un mélange de bonheur et d'inquiétude étrange. Est-ce que Clément dort à côté ? Est-ce qu'il regarde, lui aussi, le plafond dans le noir ? (page 104)

Cathy Ytak aborde avec talent (j'ai particulièrement aimé la façon discrète de l'auteur de me confronter aux sentiments des différents personnages), les thèmes qui devraient toucher de nombreux adolescents comme les premiers émois amoureux, les relations au sein de la famille (notamment quand Marion prend conscience du regard soupçonneux de sa mère par rapport à Clément), la ruralité et l'urbanité (pas de vision idyllique intemporelle ni universelle de l'une ou de l'autre), la normalité sociale (par exemple, y a-t-il un âge pour aimer ?), l'homosexualité.

Ce dernier thème (le lesbianisme), même s'il n'occupe pas une place centrale, n'en est pas, pour autant, anecdotique : il s'articule, finement et tendrement, aux autres problématiques abordées.

■ Editions J’ai Lu Jeunesse, 2003, ISBN : 2290333328 et Editions La cabane sur le chien, 2008,ISBN : 9782916468143


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Du même auteur : 50 minutes avec toi - Lluis Llach : la géographie du cœur

Commenter cet article