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A vos risques et périls, David Leavitt (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves

David Leavitt situe la majorité de ses fictions dans le milieu homosexuel. Il ne considère pas pour autant l'amour des hommes comme une tragédie exceptionnelle sur fond de normalité.


Mais pour lui, si le personnage homosexuel fait partie du paysage social, il est aussi un sismographe privilégié dans la mesure où son adolescence solitaire lui a fait enregistrer avec plus d'intensité les caprices du désir.


Dans les dix histoires de "A vos risques et périls", il s'agit de la vie ordinaire. David Leavitt fait la preuve que dans une société encore pudibonde (la première édition aux Etats-Unis date de 1990), l'expérience du mode de vie homosexuel développe la vigilance et une particulière aptitude à comprendre les autres.


La première nouvelle : "Je n'ai jamais..." est un bel exemple de cette autodérision teintée de compassion. Une jeune femme consacre sa vie à un homo. En toute clairvoyance. Lui se croit séropositif, ne veut pas le vérifier, s'installe dans ce doute qui l'autorise à exercer une véritable dictature. Elle est à sa dévotion, surgit au moindre appel, lui sert de confidente, de femme de ménage, d'accompagnatrice. Elle n'espère rien de cette relation à sens unique et assiste, impuissante, au processus masochiste qui condamne son ami à l'échec de toute relation amoureuse. L'obsession du sida le préserve d'une autre souffrance qui serait d'affronter les incertitudes de la passion. L'astuce du romancier est de ne pas s'enfermer dans un chauvinisme homosexuel : David Leavitt se place du point de vue de la femme pour mieux décrire un homme pusillanime et profondément égocentrique.


Ce type de héros à rebours se retrouve dans une autre nouvelle : "AVREP" (A Vos Risques Et Périls) qui emprunte son titre aux initiales qui définissent les lieux de drague signalés dans le guide "Spartacus". Ils ont dix-neuf ans. Le narrateur est fou amoureux de Craig, le beau mâle hors d'atteinte. Ils font une virée ensemble, dorment côte à côte. Il est sûr de se faire rabrouer (pire : mépriser) s'il manifeste la moindre avance. Quelle tentation, horrible frustration ! Cinq ans plus tard, il apprend que pendant cette période où, quasiment puceau, il retenait ses élans, le fameux Craig, idole intouchable croyait-il, s'envoyait en l'air à qui mieux mieux avec le premier mec venu.


David Leavitt raconte aussi des histoires hétéros toujours à sa manière acérée, perspicace mais chaleureuse, comme si son "statut" d'homosexuel affinait sa perception. Et quelle intuition lorsqu'il décrit une lesbienne assistant au mariage de la fille qu'elle a passionnément aimée, se souvenant, ô ironie des revirements, que c'était elle, l'amie finalement hétérosexuelle qui n'avait de cesse, jadis, d'afficher un lesbianisme radical.


David Leavitt possède l'art de décrypter les confusions du cœur et du sexe, les errances parallèles. La lucidité du regard est atténuée par l'utilisation de l'ironie, de l'humour et de la tendresse. Pourtant, l'auteur reste pessimiste quand il dévoile la vulnérabilité de l'individu.


■ nouvelles traduites de l'anglais par Michel Lederer, Flammarion, 1992, ISBN : 2080661922



Du même auteur :

Le langage perdu des grues

Tendresses partagées

Quelques pas de danse en famille [nouvelles]


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