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Actes impurs suivi de Amado mio, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves

Un Pasolini intime dans sa jeunesse éblouie : révélation d'une vie somptueuse et déchirée.

 

Actes impurs et Amado mio (ce deuxième titre garde en italien l'exacte coloration des paradis perdus) ont été édités en 1982. Dans une postface, Concetta d'Angeli précise qu'Actes impurs se présentait sous forme de manuscrit inachevé.

 

Ce récit, où Pasolini s'est totalement investi, garde les excès et les redites d'une confession brûlante d'authenticité. Ces pages difficilement distanciées du cri initial, encore dans leur phase d'élaboration littéraire, gagnent en sincérité.

 

Amado mio devait contenir deux parties succédant à une introduction : Pasolini a laissé la seconde à l'état d'ébauche. Seule la première est proposée au lecteur.

 

Actes impurs et Amado mio sont deux récits essentiels sur la découverte de l'amour homosexuel. En évoquant son Frioul natal, Pasolini réunit, dans des textes exaltés et meurtris, les paysages et les mœurs d'une campagne imprégnée de traditions rustiques et la quête obsessionnelle de relations amoureuses et sexuelles avec les très jeunes garçons qui l'entourent. On est autour des années 45. Pier Paolo a 23 ans. Les garçons qu'il aime ont de 12 à 18 ans. Le livre ose dire la brutalité du désir, les rites de la jouissance mais aussi l'infinie tendresse de Pasolini pour ces adolescents. L'écrivain, lucide quant au scandale que susciteraient de telles confidences, est en même temps tout à fait conscient des répercussions sur son avenir de ces années d'éducation amoureuse. Il comprend qu'elles enferment, au-delà de leur miracle immédiat, l'essence d'une éternelle quête de l'absolu à travers une forme particulière de plaisir sexuel.

 

Pasolini ne parle pas d'homosexualité. Quand il ressuscite Nisuiti, jeune et vulnérable, totalement dévoué, comblé par l'attentive sollicitude de Pier Paolo, c'est le mot amour qui saigne dans la mémoire. Et quand l'adolescent se trouble devant les exigences sexuelles de son ami, les accepte au nom (et en dépit) de son adoration pour l'aîné, le cadre d'une homosexualité tapageuse ne convient plus. Pour comprendre Pasolini, il faut réconcilier des perspectives apparemment antagonistes. Il aime les jeunes garçons dans la première violence de leur virilité : dans ces deux récits les aventures débonnaires ne manquent pas. Pasolini livre ainsi tous les détails de la chasse aux garçons, du climat de camaraderie nécessaire qui aboutit, au gré des circonstances et des pérégrinations, à l'explosion brusque et crue d'un duel sexuel. Ces garçons séducteurs par instinct, gonflés de sève et turbulents, ne s'interrogent pas sur leurs désirs. Ils en jouent, ils y succombent. La chair dénudée au bord des rivières est la même qui, cachée dans les épis de maïs, s'abandonne aux caresses de Pier Paolo. Ainsi va la vie quand on a quinze ans et que l'été brûle les corps.

 

Mais Pasolini sait déjà qu'il n'aimera que les garçons, et ceux justement que l'hétérosexualité reprend. Pasolini sait aussi qu'il est jeune et qu'il peut user encore de l'ambiguïté de son âge. Ses partenaires peuvent faire semblant de croire que, comme eux, il expulse une sensualité que la maturité orientera vers la femme.

 

La femme, pour Pier Paolo, est pourtant proche. Son regard dérange Pasolini dans l'état d'innocence où il se réfugie. Il y a d'abord la mère avec qui Pier Paolo vit, repliés tous les deux, dans une ferme de Viluta (c'est le temps de la guerre, une atmosphère de liberté liée à la fragilité du présent qui n'est pas sans favoriser les " amours " de Pasolini). Cette mère qu'il aime et vénère, Pasolini la préservera toute sa vie. Il y a surtout Dina, qui joue du violon, aime Pier Paolo, devient la confidente de ses turpitudes et de ses souffrances, faute de devenir son amante ! Ce paradis est fissuré parce que s'établit un partage. D'un côté la magnificence de la campagne frioule, ses coutumes apaisantes, son soleil, sa transparence, la campagne comme le réservoir fastueux et pur d'une jeunesse impétueuse, à la fois nimbée d'enfance et puissamment curieuse du sexe ; d'un autre, Pier Paolo qui "sait", qui d'une certaine manière triche pour satisfaire un désir exclusif, Pasolini qui connaît les limites et les pièges de ses paradis. Il y a Pasolini qui regarde ces champs dorés où se cachent ses joies, qui se sert de sa "différence" pour conquérir ses amants mais souffre de ne pas recevoir la joyeuse sensualité de l'adolescence dans le même éclat désinvolte où elle se donne.

 

Ainsi parlait Nisuiti...

 

Nisuiti est une chance parce que, plus sensible, plus intelligent, amoureux du "vrai" Pasolini, il permet d'exprimer la tragédie de l'amour. En mêlant le remords à la jouissance, les liens qui entraînent Pier Paolo et Nisuiti vers la passion ouvrent des perspectives qui, bien que douloureuses, sont les germes d'une future désillusion.

 

Nisuiti est au cœur du souvenir, dans un flamboiement de l'extase amoureuse qui donne à Actes impurs les dimensions d'un très grand roman.

 

L'amour de Pasolini pour Nisuiti définit le propos du livre, car n'y a-t-il rien de plus désespéré, et en même temps de plus indispensable à la création, que l'évidence de la précarité, quand deux êtres s'aiment au plus pur de l'absolu et se cognent trivialement à l'exutoire dérisoire de la jouissance ?

Ce que fut Nisiuti, ce soir-là, au milieu des siens, ce fut pour moi quelque chose d'indicible. Il se taisait, dans l'animation générale, dans cet échange sentimental que l'heure tardive rendait si agréable et émouvant, mais son regard, son corps, sa présence étaient d'une intensité qui dépassait toutes les voix.

Il était assis sur un petit siège de bois, prés de sa mère, tout droit, tendu, dirigé vers moi, en me mangeant presque du regard. Ses yeux – que la sympathie rendait d'une limpidité délicieuse – se fixaient avec ardeur sur moi, comme le signe d'une offrande, d'un don – que le garçon considérait de toute façon comme indignes de moi : et c'était de cet extraordinaire sentiment de défiance envers soi-même que se reflétait tièdement dans ce regard une lumière si intérieure qui se répandait à l'insu du garçon, comme détachée de lui. La chaleur de l'étable lui enflammait la peau du visage et adoucissait sa touffe brune, qui relevée en l'air, sur son front, donnait à son expression une simplicité de garçon pur et honnête, sans caprices qui ne fussent ceux, très doux, de sa nature affectueuse.

Il ne parvenait pas à détacher son regard de moi, qui bavardais avec sa famille : et bien qu'il ne prît pas part à la conversation, il comprenait qu'il était uni à moi par quelque chose de particulier, une attention, une curiosité, presque une complicité que les autres ne remarquaient même pas. Bien que la pensée n'osât même pas l'effleurer, il sentait qu'au milieu de ses frères, de ses cousins et des autres garçons de Viluta, j'avais pour lui un regard chargé de protection et de sympathie.

Et il y répondait, en s'offrant avec toute la tendresse de ses yeux. À présent, son expression était chargée du don qu'il faisait de lui-même. Même en novembre, en décembre, durant les premières semaines de notre rencontre, je l'avais vu là, sur cette banquette, parmi les siens, dans la tiédeur de l'étable, avec ses yeux ouverts qui se fixaient, resplendissants et légers, sur moi : mais alors, tout était flou, ce n'était que la sympathie incertaine d'un adolescent, et il n'y avait en moi que la crainte, inconsciente, de m'y abandonner.

Non pas que maintenant, au fond, les choses eussent beaucoup changé : nous nous connaissions, nous nous parlions et nous avions confiance, voilà tout. Il n'y avait pas eu en moi la moindre allusion qui fit comprendre à Nisiuti la naissance de mon amour, contre lequel moi-même, d'ailleurs, par paresse je me protégeais. Mais combien plus s'était exprimé Nisiuti, maintenant, dans ce regard.

Il semblait, bien plus que moi, prévoir notre avenir, ce qui devait se produire entre nous, deux années entières d'amitié, où il ne devait pas y avoir un seul jour où nous ne nous fussions vus et embrassés. Parce que, peut-être plus encore qu'un amour, ce fut une amitié, et plus qu'une amitié, une passion. Nisiuti était parfait, devant moi, avec son odeur de foin et de lait, sa carnation rose et intense, à présent un peu noircie par les premiers rayons du soleil printanier, ses pupilles brillantes et pures.

Tout était contenu en lui, tout ce qui est nécessaire à l'amour. Et rien de fermé, d'inexprimé, d'assombri : son mystère resplendissait avec clarté comme son regard. (pp.109-111)

■ Traduit de l'italien par René de Ceccatty. Editions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070301087

 


Du même auteur : Descriptions de descriptions - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini


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