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L'enterrement, François Bon

Publié le par Jean-Yves Alt

La mémoire a accompli son travail qui est la mise en évidence crue des gros plans. Une réussite de ce livre réside dans ses personnages brusquement immobilisés dans un décor blafard de fin du monde.

Si l'ami d'Alain, le narrateur, fut peut-être un jeune homme caustique et violent, il se souvient aussi et s'éloigne d'une douleur qu'il ne lui reste plus qu'à imaginer. Car il est venu assister à l'enterrement de son ami.

Suicide qu'il ne faut pas dire dans un univers où l'existence est trop âpre pour supposer le luxe de l'interrompre. Il faut taire une mort vécue comme une tare. Et l'on commentera d'autant plus les rites de l'ensevelissement du cadavre qu'on se refuse à dévoiler les secrets de la douleur. Du mort il n'est pas directement question.

L'art de ce récit est de décrire l'enterrement. L'enfouissement du corps dans la terre, le retour à l'oubli, l'arrêt net du mouvement et de la parole. Mais surtout l'ample et minutieux rituel social qui rassemble tous les habitants, chœur antique qui clame son chant monotone. Un rite qui fait écho à une cérémonie à laquelle, six mois plus tôt, assistaient Alain et son ami : le mariage de la sœur. Les mêmes protagonistes, les mêmes dialogues conventionnels rebondissent lentement, mélopée d'une vie étale, désespérément répétitive.

D'Alain nous ne saurons rien, quelques phrases, quelques rires. L'écume d'une vie dont le meilleur se passa en mer.

Ce livre joue d'abord des apparences : la description pittoresque d'une région, de ses coutumes et de son langage, pour mieux imposer ce qui le motive profondément : la métaphore de la vie. Un cortège de deuil où le noir du linceul a remplacé la robe blanche de la mariée, comme dans ces gravures du Moyen Age où la Mort armée de sa faux se mêlait aux scènes quotidiennes.

Le paysage est remarquablement traduit, charnellement : l'écriture charrie elle-même cette terre et ces eaux dans la puissante organisation de ses phrases, longues et vigoureuses. Les personnages ne joignent que leurs solitudes, sans jamais trahir le groupe.

Il y a pourtant l'organiste, un musicien paumé qui serait le sage du récit, un double du narrateur dont on perçoit mal la musique emportée brutalement par le vent mais dont on écoute la résignation, celle des humbles mis en demeure de haïr le mystère et ses souffrances.

■ L'enterrement, François Bon, Editions Gallimard, collection Folio, 1998, ISBN : 2070403181

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