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Lazare ou le grand sommeil, Alain Absire

Publié le par Jean-Yves Alt

Et Lazare ? Ressuscité, il a été oublié, abandonné au profit de ce prodigieux miracle du Christ. Alain Absire s'intéresse à cet homme revenu de la mort : il l'écoute et l'aime... dans sa douleur. C'est le livre de quelqu'un qui ne rejette rien, mais qui s'interroge.

Alain Absire restitue une époque lointaine et un personnage qui posent immédiatement et de la manière la plus cruelle l'ambivalence de Jésus, à la fois Dieu et homme.

Alain Absire s'attaque au plus coriace – dans un temps où l'impérialisme du corps, l'acharnement naïf à le glorifier et lui donner valeur suprême tendent à rejeter la mort dans l'ultime instant de son évidence – le signe de la puissance divine d'un homme.

Lazare n'a plus rien à voir avec un miraculé ordinaire, paralytique ou aveugle guéri que rien à priori ne distingue des autres hommes. Il devient la preuve, le témoignage du pouvoir du Christ, de Jésus. Mais il souffre aussi et il se demande pourquoi il doit vivre ainsi, en mort-vivant, pour l'éternité.

Avions-nous, un jour, songé, éblouis par le pouvoir essentiel du fils de Dieu, à la seconde vie de Lazare, à l'atroce certitude de ne jamais finir ?

C'est au cœur de cette question que Lazare erre dans le monde, pour fuir ceux qu'il aime et qu'il verrait se détériorer jusqu'à se retrouver seul, sans témoins, sans tendresse, sans espoir. Mais Lazare marche – gris, brisé, traînant un corps de cadavre – pour savoir le sens de ce miracle-sacrifice.

N'est-ce pas lui qui a rendu service à ce Jésus de Nazareth ? Et il assiste à l'altération du message divin, aux magouillages de Jean l'apôtre, à l'utilisation, aux fins de gloire personnelle, d'un prophète trop vite muet pour décourager l'affabulation.

« Il [Lazare lisant un écrit de Jean] remarqua plusieurs détails exacts, tels que l'écriteau placé au-dessus de la tête de Jésus au sommet du montant vertical, le tirage au sort de la tunique du supplicié par les soldats, ou le coup de lance au côté... Jean avait trouvé quelqu'un pour lui raconter l'agonie du Galiléen. Qui donc ? Marie, sa mère, ou l'autre femme en noir ?

Il poursuivit sa lecture, non sans peine, et il dut bientôt se rendre à l'évidence : non seulement Jean ne mentionnait pas sa présence, à lui Lazare, ce jour-là, sur le mont du Crâne, mais, chose plus grave encore, il osait écrire que, voyant près de sa mère le disciple qu'il préférait, le Galiléen, peu avant de mourir, avait dit : « Femme voici ton fils. »

Qui était donc ce vertueux disciple qui, pour parfaire le mensonge, était censé, par la suite, avoir « pris » Marie chez lui comme un fils garde pour toujours sa mère sous son toit ? Tous ceux qui avaient rencontré le Galiléen savaient que, parmi cette bande de mendiants qui le suivaient, et qu'il paraissait souvent considérer avec mépris, le seul qu'il regardait avec bienveillance, et peut-être même avec amitié, était Jean, justement, le plus jeune et certainement le plus attentif.

Lazare reposa le rouleau sur ses genoux. Au fond, ces mensonges grossiers, s'ils le scandalisaient, lui causaient aussi une satisfaction profonde car ils prouvaient que ces adorateurs de faux messie mentaient, qu'ils étaient des escrocs et sans doute aussi des voleurs. » (page 164)

Livre magnifique par l'audace de son propos et l'intense amour des hommes dont il témoigne, ce récit d'un sceptique est surtout l'interrogation inquiète d'un écrivain sur ses propres certitudes.

L'écriture d'Alain Absire est emplie de plénitude. Pourtant, il n'y a rien de plus difficile que de dire la grisaille, le ciel fermé, l'épuisement sans issue d'un homme... et de préserver la quête frémissante de la vie.

Editions Calmann-Lévy, 1985, ISBN : 2702114059


Du même auteur : Vasile Evànescu, l'homme à la tête d'oiseauL'égal de Dieu - L'éveil - Mémoires du bout du monde [Nouvelles]

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