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Le complexe de l'ornithorynque, Jo Hoestlandt

Publié le par Jean-Yves

Quatre narrateurs s’expriment à tour de rôle dans ce roman : Carla, Rose et Aurélien sont lycéens dans la même classe tandis que Pierre a quitté le domicile familial parce que les relations avec sa mère étaient devenues trop conflictuelles.



Chacun rêve d’une vie autre que rétrécie et doit faire face, peu à peu, à sa maturité : arrêt dans ce qu’il a vécu jusque-là et découverte d’une forme de solitude des êtres ensemble permettant de mieux cerner ses véritables sentiments.


Carla est attirée par Pierre, son voisin d’en face : comme elle ne connaît pas son prénom, elle le nomme Philémon. C’est une fonceuse qui transforme sa vie en petits bonheurs fugaces entretenus par ses escapades au bistrot où s'élabore son amour pour ce garçon qui y travaille comme garçon de café.


C’est Carla, qui dès l’entrée du roman, introduit l'ornithorynque du titre et son complexe :

« A chaque fois que je suis tentée par le divin, je bute sur les ornithorynques. Qui ont vraiment une tronche de puzzle raté. […] il me crève les yeux que tout est affaire de hasard, et que l’ornithorynque en paie, plus que tout autre sur cette terre, le lourd tribut. Mais souvent, je suis tentée de penser : l’ornithorynque et moi ! Parce que je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare, même si ça ne se voit pas de façon aussi totalement évidente. » (p.7)

Le lecteur aura compris dès ces premières lignes que ce roman aborde les désirs et toutes les difficultés qui accompagnent leurs réalisations. On pense bien évidemment au complexe du homard de Françoise Dolto. L’auteure, Jo Hoestlandt, plutôt que de faire référence aux mues douloureuses de la peau que proposait la célèbre psychanalyste, introduit judicieusement l’ornithorynque, comme métaphore d’un être qui a besoin – tout à la fois – de s’ancrer sur terre (il se déplace à quatre pattes) et de s’élever dans des zones plus inconnues (sa tête et son bec évoquent un oiseau).


Si Pierre, le plus âgé, choisit de s’assumer en quittant le domicile parental, j’ai ressenti ses tâtonnements face aux choix qui se présentent à lui : Où va le mener le métier de serveur ? La photographie que lui présente son ami Tahsim peut-elle devenir un moteur de sa vie ? Carla, qui croit être amoureuse de lui, va, sans le vouloir, l’aider à comprendre ce qu’il recherche. Si l’amour n’éclot pas entre Carla et Pierre, chacun apprend, sans douleur, grâce à l’autre, à mieux saisir les différentes facettes de son désir.


Rose est à la recherche impossible d'un alter ego de rêve. Paraplégique depuis un accident, elle voit en Aurélien, le père de son futur enfant, au point de s’imaginer être enceinte de lui. Rose s’interroge sur la compatibilité de ses désirs avec son handicap au point que je me suis demandé si un désir si encombrant ne pouvait pas être plus handicapant que sa paralysie.


Aurélien préfère les garçons aux filles, mais au début du roman, il n’en est pas au stade de le reconnaître. Quand Carla demande, en cours, au professeur si Lorca était homosexuel, Aurélien a cru que son cœur allait éclater de panique :

« Depuis que Carla avait prononcé ces mots-là : "Il était homosexuel, Lorca !", j'avais l'impression d'être un animal terrorisé pris dans les ronces et qui entend les pas du chasseur qui le tuera. À côté de moi, j'avais senti sourire Slimane, et son regard en coin. Le cœur battant la chamade, mais j'essayais de faire semblant de rien, je dessinais. En marge de mon cahier. Une sorte de papillon, et puis une lampe, où le papillon allait sans doute se brûler les ailes puisque c'est le destin des papillons. » (p.68)

C’est que depuis l’été dernier, Aurélien vit dans la terreur de revivre une situation analogue à celle qu’il a vécue lors d’un stage d’escalade :

« T'es une tantouze, m'a dit calmement Jérémy, avec un sourire ironique, hein, dis-le que t'es pédé ? Tout le monde s'en doute, au camp... » (p.71)

Aurélien n’arrive pas à comprendre comment les autres peuvent savoir alors que lui-même n’est sûr de rien. Ce qui est certain, c’est que l’affirmation de Jérémy provoque chez Aurélien, cette forme de repli qui délimite en creux des réalités comme la clandestinité, la peur, l'angoisse, la culpabilité, le mépris de soi…

« Voilà. Il y a eu Jérémy, et ce qui est arrivé au milieu du lac. C'est arrivé, et alors ? Alors, qu'est-ce que c'est au fond ? Juste un tout petit fragment de ma vie... Il faut que je cesse de penser qu'il s'est passé quelque chose de dangereux, d'affreux pour moi. Il y a ce qu'il m'a dit, effectivement, ce dont il m'a traité ! Encore une fois, et alors ? Les mots étaient dangereux parce qu'ils étaient destinés à m'humilier, mais pas ce qu'ils disaient... Il faut que je cesse de me voir comme une sorte de malfaiteur; je n'ai rien fait de mal. Rien. À personne. Je suis celui que j'ai toujours été, non ?... Ne plus avoir peur... Je ne suis pas un monstre, bordel ! Ne plus avoir peur... C'est important. Très important que je n'aie plus peur. La peur me fait me conduire comme un imbécile. » (pp.94-95)

Si Aurélien avait en lui, au départ du roman, un tumultueux désordre de sentiments amoureux dont il ne voulait pas nommer la nature différente, le rendant gauche, maladroit… il devient peu à peu celui qui sait dire l'essentiel :

« Mais [...] peut-être que chaque fois qu'on aime, on est pris au dépourvu, on ne peut savoir ce qui va se passer, ni ce qui sera dit, ni ce qui sera fait.

Peut-être qu'aimer, c'est forcément entrer dans le désordre.

Et qui me dit – à cette pensée, je me suis senti sidéré – qui me dit que Jérémy, au fond, ne m'aimait pas, lui aussi ? Et qu'il ne m'a attaqué que pour se défendre de m'aimer ? (p.96) »

Un roman magnifique de pudeur et d'émotion.


■ Editions Milan, collection Macadam, 2007, ISBN : 9782745926586



Lire, sur « Altersexualité.com » le point de vue de Lionel Labosse. Voir aussi la critique de Sophie Pilaire.


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