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Jérémie ! Jérémie !, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

« […] peindre David et Goliath un an avant d'être assassiné, c'était annoncer sa propre mort, la programmer, presque en accélérer l'échéance. Mieux encore : Caravage souhaitait pour lui-même le sort de Goliath, il appelait de ses vœux une mort similaire, il convoitait cette fin sanglante et ignoble, s'il s'était peint sous les traits de l'homme décapité.

Cette "erreur" ne semblait un fruit maudit du "hasard" que si on méconnaissait le don prophétique des artistes et la force opératoire de leurs obsessions. Plus j'examinais le tableau, plus j'étais sûr de ne pas me tromper. David contemple avec douceur sa victime. Contrairement au héros de la Bible, il ne claironne pas sa victoire. Il a l'air triste d'avoir tué Goliath. Une sollicitude étonnée, une tendresse inquiète l'empêchent de fanfaronner. Son glaive pend le long de sa jambe, instrument d'une action dont il n'a pas à se vanter. Le pouvoir hypnotique de cette toile réside dans l'étrange rapport entre le tueur et le tué. On est fier, on plastronne, quand on a terrassé un ennemi qui a tenu tête. » (page 39)

Cet extrait au début du dernier roman de Dominique Fernandez est essentiel pour comprendre la psychologie du narrateur Fabrice Jaloux, un étudiant parisien, passionné par Alexandre Dumas, et qui travaille à un mémoire universitaire sur l'illustre écrivain. Parti avec des camarades, dans le cadre d'une mission humanitaire financée par un avocat suisse, les jeunes s'intallent à Jérémie, ville d'où était native la grand-mère de Dumas, une esclave noire d'Haïti. Face à la misère et au chaos politique, Fabrice, (qui traverse par ailleurs des graves interrogations tant sentimentales qu'éthiques, avec son amie Karine, juive dont une partie de la famille a été exterminée à Auschwitz et avec le passé franquiste de son père), découvre que la mission humanitaire à laquelle il participe, cache une opération commerciale mercantile. Se considérant comme un privilégié, Fabrice ne peut imaginer son action qu'à partir d'une expiation volontaire de tous ces crimes.

Dominique Fernandez, en fervent admirateur du Caravage, montre, dans ce roman, sa passion de la peinture qu'il imbrique pertinemment dans la psychologie de son héros.

Fabrice perdra la vie, juste avant une magnifique scène d'amour platonique avec son camarade Boris.

« J'attirai Boris contre moi, le serrai sur ma poitrine et l'embrassai sur la joue. Au coin des lèvres, presque sur la bouche. Il se dégagea, plus gêné que mécontent. Aussitôt après, il me sourit et m'étreignit à son tour, mais en tournant la tête de côté.

 

"Je suis prêt", dis-je.

Nous fîmes quelques pas, à la rencontre des forcenés qui s'avançaient en chantant. J'allongeai le bras, cherchai la main de Boris et la pris dans la mienne. Ses doigts d'abord crispés se relâchèrent peu à peu. Nous fûmes entourés, pressés, happés dans la masse ondulante. La gigue acidulée d'une flûte ajouta une note sarcastique au roulement féroce des tambours. […] Debout sur le seuil, caché derrière ses lunettes noires, le commissaire ne bougea pas. Ils se saisirent de nous, nous empoignèrent, nous tirèrent à hue et à dia sans pouvoir nous séparer. Ils nous poussèrent entre leurs jambes, nous roulèrent à leurs pieds, levèrent et abaissèrent leurs bâtons à pointe de fer. » (page 292)

Je fais l'hypothèse qu'Alexandre Dumas aurait apprécié ce roman auquel Dominique Fernandez, par l'intermédiaire de Fabrice son héros, rend un magnifique hommage :

 

« Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie de la mort. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. »

Alexandre Dumas, La Reine Margot, chapitre LXI

Belle passerelle entre les XIXe et XXIe siècles.

■ Editions Grasset, janvier 2006, ISBN : 2246695317


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

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