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Le secret de Brokeback Mountain, un film de Ang Lee (2005)

Publié le par Jean-Yves

Eté de l'année 1963 : le Wyoming, un Ouest âpre et durement touché par le chômage, où la vie est dure et les cow-boys pas toujours des héros. Loin de tout.



Deux cow-boys, Jack et Ennis. Ils ont 20 ans, à cheval toute la journée à garder des moutons. Un très mauvais orage, un soir… et les voilà sous la même tente juste assez grande pour développer leur intimité...

 

Les deux hommes ne parlent pas de sexe, ils parlent peu et pourtant il n'y a, entre eux, aucun malentendu. La situation est claire : « Suis pas une tapette. - Moi non plus. »

 

Faut-il voir dans ces termes les prémices de la destruction d'une histoire d’amour à peine commencée ?

 

A la fin de l'été, les moutons rendus à leur propriétaire, les deux hommes doivent se séparer, ils se serrent la main, se tapent sur l'épaule et s'en vont chacun de leur côté. On peut penser alors l'histoire terminée, comme celle d'un été…

 

Et pourtant, au bout d'un mile, Ennis eut l'impression que quelqu'un lui extirpait les boyaux avec la main, mètre par mètre. C'est ce qu'écrit Annie Proulx dans sa nouvelle (1). Le cinéaste a filmé admirablement ce passage où Ennis n'arrive pas à vomir ; où l'organique prend le pas sur le sentimental. C'est à ce moment le véritable début de cette histoire d'amour qu'est "Brokeback Mountain". Une quête qui se poursuivra durant près de trente ans…

 

 

Ang Lee a bien respecté les précipités narratifs d'Annie Proulx : puisque suivent immédiatement après le mariage d'Ennis avec Alma, et la naissance de leurs deux petites filles. Ennis a donc préféré s'établir avec une femme, au risque de passer à côté de sa vie. Pourtant un retour inopiné de Jack, va permettre aux deux hommes de se réserver, entre eux, un week-end par mois.

 

Jack l'extraverti aurait bien voulu assumer sa liaison en plein jour, mais l'introverti et fragile Ennis n'est pas prêt à affronter le jugement des autres. Il faut dire qu'il a été confronté, alors qu'il était encore enfant, au lynchage d'un couple de cow-boys. L'homophobie de son père (même si elle n'était pas désignée alors sous ce terme) a achevé de façonner sa personnalité taciturne.

 

Au cours de la première retrouvaille, quatre années après l'été 63, Alma les a surpris en train de s'embrasser : elle a refermé la porte. Son malheur n'est ni celui de la nouvelle écrite, ni celui de l'adaptation cinématographique. Elle patientera un peu, divorcera et épousera l'épicier du coin.

 

Pour montrer le temps qui passe, Ang Lee s'est appuyé beaucoup plus sur les décors (les modèles de voitures, les meubles…) que sur le physique des deux cow-boys même si leur maquillage intervient un peu. Annie Proulx les avait pourtant fait vieillir bien plus réellement :

 

Ils n'étaient plus deux jeunes hommes avec la vie devant eux. Jack s'était étoffé des épaules et des hanches, Ennis était toujours aussi maigre […] une grosseur bénigne sur une paupière lui fermait à moitié l'œil, une fracture du nez s'était cicatrisée de travers. (2)

 

A croire qu'il est toujours aussi difficile de montrer le déclin corporel dans une histoire d'amour.

 

Il reste qu'Ang Lee a réussi un film admirable avec "Brokeback Mountain" en montrant que deux hommes qui s'aiment, n'est pas contradictoire avec la force et la beauté des sentiments.

 

La scène des premières retrouvailles des deux hommes, après quatre ans de séparation, restera, je l'espère, dans les annales du cinéma : sensuelle, virile et romantique.

 

Le cinéaste, Ang Lee, a évité les clichés sur l'homosexualité. Il a réalisé mieux qu'un film militant, un film touchant, sincère et sans manipulation.

 

Peut-être même que "Brokeback Mountain" contribuera à amener à plus de tolérance…

 


(1) Brokeback Mountain in "Les Pieds dans la boue", Annie Proulx, Editions Rivages, 2003, ISBN : 2743610670, page 19

(2) Ibidem pages 30-31

 

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