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Angkor, une dernière fois, Youri Yaref

Publié le par Jean-Yves

L'enfant est-il le dernier tabou de notre époque ? Après une fragile explosion avec Tony Duvert, René Schérer, Gabriel Matzneff, l'adolescent a rejoint les terres silencieuses des interdits.


« L'amour qui ose écrire son nom », tel pourrait être un autre titre de ce roman de Youri Yaref dont j’analyse ici un seul versant (malgré l’imbrication de tous) en négligeant la part de fantastique (autour du site d’Angkor et de ses prétendus maléfices), de quête chez chaque protagoniste ou la part d’une éventuelle autobiographie.


Depuis le début des années 80, l’écriture, qui osait exposer le corps de l'enfant, a presque disparu. Le besoin de forger une nouvelle morale, une morale qui asexualise le corps de l'enfant, est apparu et a renforcé les puissances du tabou jusqu'à la terreur.


L'amoureux des enfants n'a jamais eu vraiment, pour sa défense, droit à la parole, au discours sur la place publique. Cet handicap lui est fatal dans une ère où tout est médiatisé, étalé aux yeux de tous à travers presse et télévision.


Pour être représentée, la pédérastie a toujours eu comme principal support la littérature. Les auteurs déjà cités ci-avant ont eu pour prédécesseurs Montherlant, Gide (même si l'aveu de leurs penchants prenait des formes détournées – fiction, transpositions littéraires) ou encore Peyrefitte, un des seuls à jouer franc jeu. Bien avant eux il y eut les poètes de l'Antiquité, dont Ovide et ses Métamorphoses, qui, à travers des récits épiques et mythologiques, racontaient l'amour des dieux et leur irrésistible attirance pour les petits garçons.


Angkor, une dernière fois, publié par les Editions Quintes-Feuilles, en 2005, est conjointement, à travers une fiction assez complexe, le témoignage de deux jeunes khmers, Kossal et Sothéa, et d’un amateur privilégié de ces gosses, Vincent Grazzimoni. A aucun moment, on ne devine que l’auteur a voulu exposer une théorie de l'enfant mâle. Pourtant, il est impossible de ne pas lire, dans cette histoire, que la position de Miss Vemton-Eall, gardienne des Droits de l’Enfant, est une conséquence d'une sexualité proscrite et bannie, qui ne retient que la sexualité d'un adulte SUR un enfant et jamais d'une sexualité ENTRE un adulte et un enfant.


« [Vincent] rendit néanmoins à Sothéa son sourire, caressa son visage et, en lui montrant son carnet, lui fit comprendre qu'il était en train d'écrire et de dessiner. Sothéa, l'air contrit, s'assit alors sagement à côté de Vincent, si près de lui que leurs épaules se touchaient. […] Après quelques minutes, la course du crayon, au bout de sa main droite, fut gênée par la tête de Sothéa, qui était venue reposer sur son bras. Vincent la repoussa d'un coup leste, comme on chasse une mouche, afin de restaurer la mobilité de ses gestes et continua son dessin. Il s'appliquait à donner aux yeux du chat une forme accomplie, lorsqu'il entendit Sothéa pleurer. Vincent ne sut comment interpréter ce chagrin soudain, car il n'imaginait pas que son geste réflexe pût en être la cause. Il fit la seule chose qu'il avait à faire, compte tenu de l'impossibilité d'obtenir une explication : il se tourna vers Sothéa et, afin de le consoler, le prit dans ses bras. Sothéa se mit à sangloter de plus belle, le visage caché au creux de l'épaule de son ami français.


Vincent dut le caresser et presque le bercer pour mettre un terme à ces pleurs incompréhensibles. "Décidément, pensa-t-il, Sothéa est comme le chat de Banteay Samré : mystérieux et insaisissable." Lorsque le garçon se fut apaisé, Vincent se dégagea et, d'une main, lui redressa la tête, afin de lui donner un baiser sur la joue. Ce baiser de paix et d'amitié devait mettre un terme à la tristesse puérile de Sothéa et clore le drame. Comme le gamin avait de lui-même levé le visage pour embrasser Vincent, le baiser de celui-ci vint s'appliquer sur les lèvres tendues, légèrement entrouvertes du petit. Ils en restèrent tous deux une seconde surpris et troublés. Sothéa s'immobilisa comme en attente d'une réitération, avec une expression grave dans les yeux. » (pp.62-63)


L'enfant est aujourd’hui comme enfermé dans un non-dit, un non-écrit, comme dans une geôle. Aucune loi, aucun décret n'a stipulé l'interdiction d'écrire sur le corps enfantin. En fait, c'est une interdiction qui coule de source, un holà implicite, par affaire de mœurs interposée. Même si les auteurs inculpés ressortent blanchis des affaires (cf. par exemple «Rose Bonbon», de Nicolas Jones-Gorlin, Gallimard, 2002) l'écriture de l'enfance n'est plus qu'un corps exsangue et pantelant.


L'écriture de Youri Yaref, littéraire, ne consiste pas en un voyeurisme de bas étage, un débitage de fantasmes qui finiraient par lasser. Sans être une théorie, elle pose la question de savoir si l’enfant désire l’adulte. Et par ricochet, le lecteur en vient à se demander – là est sans doute l'énigme – comment arrive-t-on à modeler l'enfant de telle façon qu'il ne le désire plus, ou que son désir prenne la forme, soit d'une sublimation, soit d'une exception perverse ?


Un tel amour a toujours été voué à l'écriture, a gardé son caractère confidentiel. L'écriture est alors un dialogue intime entre un lecteur et un auteur. L'amour des mineurs est un amour chuchoté, un amour de huis clos, un amour de l'ombre. Il prend le lecteur à part, lui susurre des petites choses entre les lignes, l'initie par le silence des mots, comme si ce dernier ne devait répéter à personne ce qu'il a lu. « Le véritable amant, comme le vrai collectionneur, est le contraire d'un prosélyte » disait Gabriel Matzneff (1).


Corrosif, iconoclaste, le roman de Youri Yaref ? Certes, mais c’est d'abord une remarquable fiction, superbement construite. Pas de commentaires, une histoire grave et magnifique pour le plus intense plaisir. La lucidité en prime.


Editions Quintes-Feuilles, 2005, ISBN : 2951602359



(1) Les moins de seize ans, Gabriel Matzneff, Editions Julliard, 1974



Merci à Christian Vidal qui m'a offert ce livre


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