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Adieu Bonaparte, un film de Youssef Chahine (1984)

Publié le par Jean-Yves

"Adieu Bonaparte" retrace une tranche d'histoire : durant sa campagne d'Egypte en 1798, Bonaparte (Patrice Chéreau) avait recruté une soixantaine de chercheurs parmi lesquels le général Caffarelli (Michel Piccoli), qui se prend d'un attachement profond pour deux jeunes autochtones, tandis que le petit caporal fait couler le sang à travers le pays.


Youssef Chahine raconte avec une très grande pudeur comment un amour peut commencer : « qu'est-ce qu'un premier regard ? »


Ce film n'est pas une fresque sur la campagne égyptienne de Bonaparte : il se situe loin des délires du Corse malgré les déploiements d'artillerie et les reconstitutions méticuleuses. L'irrespect de Youssef Chahine envers le général y est largement perceptible, ce qui n'est que justice à l'égard d'un tyran arrogant qui saigna à blanc la jeunesse européenne pour satisfaire sa seule volonté de puissance.


Pour le réalisateur donc, l'expédition en Egypte n'est qu'un prétexte : pendant que Bonaparte répand le sang, il focalise l'attention du spectateur sur le général Caffarelli, un savant uni-jambiste en qui semblent se jouer toutes les luttes de l'âme. A travers l'amour de Caffarelli pour deux jeunes frères égyptiens, à travers l'amitié qu'ils lui rendent (ce qui n'est pas évident étant donné la situation), Chahine nous montre la conscience d'un homme encore humain devant la souffrance, devant l'injustice, devant l'absurdité dans laquelle les foules sont entraînées, de part et d'autre.


C'est une histoire d'amour à trois personnages : Caffarelli, Yehia la tête (Mohamed Atef) et Ali les jambes (Mohsen Mohiedine). Tout le film est axé sur la sublimation, l'engouement que suscitent les deux frères égyptiens, de culture et de coutumes islamiques. Caffarelli veut comprendre, apprendre, aimer, quitte à émettre des avis contraires à la parole de Bonaparte fiévreux, possédé par la mégalomanie.


Toutes les relations, crescendo, de l'approche amicale aux aveux de l'homme qui meurt, sont d'une exquise beauté, finement ciselées par Chahine et soutenues par l'interprétation juste et grave d'un Piccoli au meilleur de sa forme.


L'important, à travers le personnage de Caffarelli, c'est de voir le début d'un amour, ses mécanismes, la difficulté parce que l'autre est différent. L'important n'est pas qui on aime mais comment on aime. Caffarelli finit par transcender sa passion, il parvient à aimer moins pour aimer mieux.


"Adieu Bonaparte", une parabole universelle sur l'amour : est-ce que Caffarelli pourra aimer Ali tel qu'il est, pour ce qu'il est, sans vouloir le réduire à une image qui lui convient, sans tomber dans le stéréotype style "Indiana Jones", le dieu « civilisé » qui viendra séduire et baiser toutes les femmes, et pourquoi pas sauver le tiers monde ?


Derrière la façade fragile d'une reconstitution historique qui n'est qu'un alibi, Chahine nous offre une réflexion philosophique sur l'amour, et cela est admirable.

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