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Les amitiés particulières, Roger Peyrefitte (1944)

Publié le par Jean-Yves Alt

À quatorze ans, Georges de Sarre, brillant élève, entre en troisième à l’internat religieux de Saint-Claude, poussé par ses parents qui souhaitent perfectionner son éducation morale. Il s’accoutume à la vie du collège, où les offices religieux alternent avec les heures d’étude, et découvre très vite que certains de ses camarades entretiennent des «amitiés particulières», ainsi Lucien et André.

Par jalousie, Georges provoque le renvoi d’André, mais renonce à la conquête de Lucien, car il est brusquement fasciné par un enfant de cinquième beau comme un ange, Alexandre... Responsable des enfants, le Père de Trennes s'aperçoit de cette histoire d'amour et pour mettre fin à cette relation, il sépare les deux jeunes gens. Mais Alexandre ne supporte pas cette séparation et se suicide.

La clairvoyance des enfants est impitoyable : entre le règlement des jours ordinaires, celui des jeudis et des dimanches, et, les injonctions à la pureté tous azimuts, Georges de Sarre sent se tisser un carcan autour de lui si bien qu'il pressent qu'il n'en ressortira pas vivant. Car derrière la méfiance cauteleuse, quotidienne, se cache à peine le désir d'annihiler le danger de l'enfance. Pour l'éducateur averti, il n'y a pas d'enfant, il n'y a que de pauvres petits pervers !

Qu'on s'étonne alors si l'obsession des adultes ne finit par atteindre son but. Si l'innocence des élèves est proclamée, n'est-ce pas pour mieux la confondre, la piéger, y mettre fin et donner à tous la conscience que, quoi qu'il advienne, ils sont tous présumés coupables ? L'organisation sociale de l'internat, du collège, est là pour s'en assurer. Dans ce climat de haute surveillance, chacun est le délateur de tous. Georges de Sarre, le héros de Peyrefitte, ne s'y trompe pas et fait ses premières armes en trahissant son ami André.

La collaboration avec l'ordre imposé par les adultes est organisée. La hiérarchie entre grands et petits, anciens et nouveaux, les fameux classements, l'autorité conférée aux surveillants soigneusement sélectionnés, tout doit permettre l'acceptation, la soumission à l'autorité et aux règles. Deux personnages remplissent ce contrat : le père de Trennes (le lecteur découvrira qu'il est pédéraste) et le père Lauzon. Contrairement aux premières apparences, le plus monstrueux n'est pas celui qu'on croit.

« Mais vous, mon père (il s'agit du père Lauzon), dit Lucien, ne dormez-vous donc jamais ?

– Quelques heures me suffisent, répondit le surveillant. »

En une réplique, le portrait est fait sur celui qui fait profession de veiller à la candeur enfantine :

« Bien que votre confiance ne répondît pas à la mienne, je ne saurais me passer de vous. Avant de porter mes affections sur quelqu'un, j'étudie soigneusement son visage. J'ai étudié ainsi vos camarades, et c'est vous que j'ai élu. Chaque nuit vient ratifier mon choix. Je m'assieds un moment à côté de vos lits, allumant de temps à autre ma lampe électrique afin de mieux vous admirer. »

Le père Lauzon réapparaît matois, quand, sur la pente des confidences, il tente d'en savoir plus sur les liens entre Georges et le jeune Alexandre :

« Je vous féliciterais d'une pareille amitié. Elle serait doublement digne de vous, parce que vous l'auriez gardée secrète, et que cet enfant est un des plus beaux ouvrages formés par la main de Dieu. »

Ne pouvant en tirer davantage de Georges, il souhaite l'entendre en confession, celui-ci objecte qu'il n'a pas grand-chose sur la conscience, puisqu'il fréquente la sainte table chaque matin ! L'ami, le complice disparaît au profit d'un curé rageur :

« Allez-vous coucher, avec votre pureté ! »

Quand les amours des petits interfèrent avec celui des grands, la catastrophe n'est jamais loin. Ainsi, le père de Trennes est dénoncé par Georges au moment où il reçoit deux élèves à une heure tardive dans sa chambre de surveillant. Rideau. Le pédagogue énamouré s'est brûlé les ailes.

Il ne faudrait pas oublier pour autant le père Lauzon, particulièrement retors et pervers, figure terrifiante du supérieur du collège, pédagogue parfait jusqu'au crime. Là encore, l'enfant qu'est censé être Georges, le survivant, voit juste :

« Le vrai coupable, c'était ce prêtre qui avait été l'instrument de la mort (Alexandre s'est suicidé). C'est lui qui, au nom du bien, avait fait tant de mal. »

L'aveu du père Lauzon, inaugurateur d'une réconciliation entre adultes du même monde, respectueux du même ordre social et moral, donne à cette intuition son point d'orgue :

« Autant que vous souffriez, vous ne souffrez pas autant que moi. Cet enfant, je l'aimais plus que vous. »

C'est l'homme qui parle à cet instant puis se replie dans le rôle sacrificiel du prêtre :

« La mort de votre ami, si condamnable soit-elle, l'a soustrait au pire des péchés. (...) J'ai été implacable parce que je défendais sa pureté, qui était à un âge critique. Le démon du matin est plus redoutable que le démon de midi. C'est lui qui est l'auteur de ce drame, mais c'est Dieu qui a triomphé. »

Et remettant à Georges une photo de l'enfant :

« Vous vous souviendrez aussi que c'est en s'éveillant à la vie des passions qu'il mourut. »

Ainsi tout est justifié, puisque la leçon, quoique rude, fut profitable…

Ce qui surprend à relire les « Les amitiés particulières », c'est qu'en dépit du fait que Georges ait aimé Alexandre, il ne se passe rien. Ce n'est que carte du tendre, effleurements, rares baisers, cigarette fumée ensemble, pas de quoi être scandalisé, même si dans le fond du tableau de cette idylle, la liaison d'André et de Lucien est soulignée dans sa non-chasteté !

Roger Peyrefitte se rattraperait bien vite, en 1956, de tous ces voiles vaporeux avec, par exemple, « Jeunes proies ».

Reste que si Peyrefitte avait voulu écrire un vibrant plaidoyer, il ne s'en était pas trop mal tiré.

■ Editions Jean Vigneau, 1944 ou Editions Textes Gais, 2005, ISBN : 2914679165


Le film de Jean Delannoy (1964)

Lire la préface d'Alexandre de Villiers – 2005

Lire la chronique de Lionel Labosse

Du même auteur : Roy 

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