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Champs d’amour, une nouvelle d’Olivier Delau

Publié le par Jean-Yves

Cette nouvelle est la première du recueil « Diables d'hommes », toujours disponible, publié aux éditions Editinter. Elle a valu à son auteur le prix de l'édition du Val de Seine 2002.





          Je tape mes romans, assis devant une fenêtre qui donne sur les champs. Blés éblouissants, parcelles d'avoine se poursuivant, et creusés de rafales les échancrant...

          Juste au bas de la pente douce où finit mon jardin et où commencent les champs, il y a le cimetière. Ses croix de hauteur inégales se hérissent sur ce fond de céréales presque toujours mouvant. C'est un petit cimetière de campagne où, au mépris du ciment, on couche les morts à même la terre... J'aime taper mon roman devant ce désert vert et scintillant vu depuis la fenêtre, et où les seules empreintes restant de mes compatriotes sont celles de leurs morts.

          Il y a des moments où le vent, de lui-même, s'arrête. C'est midi, deux heures. Les blés immobiles sont comme une brillante dalle sous le soleil.

          Quelquefois, une deux-chevaux crachotante trace son sillage dans le chemin disparu entre ces houles planes. Je me lève. La deux-chevaux s'arrête devant le cimetière. Accuse une embardée avant de caler net. Le silence se reforme. Et le garçon descend.

          Je me lève alors, si je ne me suis déjà levé. Je retiens le rideau au-dessus de la fenêtre. J'observe cet homme jeune, qui sait que je l'observe. Il est descendu avec sa pelle, sa pioche. Plus, parfois ! suivant la difficulté de la tombe, son emplacement. Il a vingt-trois ans. Il est vêtu d'un épais pantalon de velours, chaussé de bottes car le moment ne tardera guère où la terre sera plus noire, grasse, collante... tout cela qu'il m'a expliqué.

          Et je m'étonne, chaque fois qu'il vient, chaque fois qu'on meurt, chaque fois qu'il vient faire au mort son lit, je m'étonne que ce coin perdu, abandonné à ses assolements, à ces seules étendues, possède un fossoyeur d'une telle jeunesse, d'un tel rayonnement sous le bonnet de laine dont à contre-saison sont couverts ses cheveux couleur paille. Je m'étonne que l'ouvrier modeste, dévolu généralement à de pareilles peines, ait ici ce visage lumineux, ce corps d'arbalétrier. Je m'étonne qu'il paraisse tout entier créé en un mot pour séduire un riche, errant et consomptif héritier qui, épris de beauté masculine et l'ayant vu, n'eût pu se mettre en tête que de l'emmener d'île en île sur un yacht...

          Mais non ! Ignorant ce qu'ont de rare, de précieux sa félinité, sa fraîcheur garçonnière, il s'est installé dans ce coin, en septembre, avec sa femme et le bébé. Il a demandé du travail à la mairie. Pas de travail... A moins qu'il n'accepte de creuser les tombes ! Il a accepté.

          Il m'a raconté tout cela le premier jour, un peu enfoncé dans le trou, plantant sa pioche avec vigueur, alors que frappé par cette image de cinéma traversant comme par erreur le cimetière rural, j'avais arrêté le ronflement de ma machine là-haut pour venir voir de plus près, comme en une promenade sans but, le splendide homme de main dont s'est doté ce village loin de tout.

          - "Et vous ? Vous ne vous ennuyez pas, ici ?"

          - "Non, je ne m'ennuie pas. Je travaille."

          - "Vous travaillez ?"

          - "Je suis écrivain. Je tape un roman."

          Cette déclaration, ce jour-là, a fait mouche. J'ai vu se redresser, s'interrompre le fossoyeur. Je l'ai vu s'intriguer à l'énoncé d'une... activité qui, je ne perds pas au change, lui parait plus incongrue encore qu'à moi la sienne.

          Et je devine à tout ce qu'il dira ensuite, et dira en jetant ses pelletées avec quelque soudaine affectation, je devine que s'est découvert là pour lui un monde insoupçonné, lunaire, obscur, fait à ses yeux de quels chatoiements ? de quelle étrangeté sombre ? de quel velours précieux, jamais vu ?... Terre lointaine dont il aurait entendu parler, certes, mais qui pour lui jusqu'à ce jour n'existait qu'à l'état de chimère, de présomption...

 

 

 

          Il est venu assez souvent à la maison, dès lors. "Je peux me laver les mains ?"

          - "Tu peux tout ce que tu veux."

          Il a décacheté lui-même, la première fois, la bouteille de vin frais tandis que, les doigts frémissants, je m'occupais d'autre chose. Et nous avons porté le toast à une amitié naissante... Non, quelque chose qu'il ne faut pas appeler comme ça. A un intérêt pour l'autre, un chemin vers lui, une attente aussi, où les zones d'ombre nous sont aussi chères que les zones éclairées.

          Il est revenu plusieurs fois et c'est devenu un rite que le vin, le salon où nous apportons nos verres, le fauteuil du salon dans lequel s'abandonne cette haute silhouette de chevalier. Nous tombons dans de brefs mais profonds silences que suivent, aussitôt que nous prenons conscience d'eux, de nous être oubliés à leurs bords : le feu de confidences qui font venir à la lumière un métier, des jours, ces styles de vie dont nous avons la réciproque curiosité.

          Attitude un peu abandonnée... Je le regarde avec le désir qu'il comprenne tout ce qui ne se dit pas. Je regarde sous sa chemise largement ouverte la courbure blonde de sa poitrine lisse comme papier glacé ou, encore, puisque ici se trouve enlevé le bonnet de laine : le désordre de cheveux dont l'or mêlé est pour moi d'un inexplicable, d'un insondable "jamais-vu".

          - "Le plus dur ce n'est pas de creuser les tombes, comme on croit ; c'est... tiens, par exemple, de descendre les dalles de marbre dans un cimetière en pente comme celui de Soleilles..." Et tout y passe à partir de là. Avec les difficultés du travail, ou ses ingratitudes : le patron qui ne paie pas beaucoup. La maison où il rentre tard. L'enfant. L'enfant ? "Vous verriez comme il est beau. C'est lui qui est beau !" rectifie-t-il. Car m'adressant au jeune père, en ne songeant qu'au jeune père, je lui ai avoué le trouver ainsi   -beau !-  le mot ayant fini par passer mes lèvres, par me dépasser, même si, au moment où cette reconnaissance en quelque sorte objective a été faite, mon visage a pris l'expression neutre de l'amateur devant une icône ou un vase grec...

          Un peu saoul, saoul d'autre chose que de vin, je lui ai dit un jour : "Mourir doit être plus doux si l'on est enterré par toi..." Il a ri, a rincé son verre sous le robinet puis est retourné en riant vers le cimetière "finir la case" comme il dit en matière de dérision, ou bien "finir la chambre",  si ce n'est pas même le "lit"...

 

 

 

          - "Comment tu l'appelles, ton roman ?"

          - "Je l'appellerai "Champs d'amour"..."

          - "Et qu'est-ce qu'il raconte ?"

          - "Un amour... qui se passe ici."

          Il hoche la tête,  prends le pouls d'une histoire qui, autant que je la déploie devant lui, comporte de mystères et d'inattendus. Le vent ratissait-il plus furieusement la plaine, ce jour-là ?  Je me souviens que c'est  sans  détacher  ses  yeux  des  miens  qu'il a demandé : "Et le soir, tu...tu ne sors  jamais ? Tu ne fais rien, le soir ?"

          Avant même d'entendre ma réponse, debout, arrondissant son épaule pour faire jouer un muscle, il dit : "Il faudra avoir une virée ensemble, une fois..." Et tandis qu'il descend, limpide, garçon, je constate qu'il ne me demande plus de passer à la maison, chez lui, chez sa femme, ayant pris le pouls de cette autre histoire que je ne lui disais pas, bien que la lui donnant à lire... et dont la découverte, la palpation trouvent quel écho en lui, font trembler quelle veine ? quelle envie d'oublier ici, dans l'ombre fraîche du lieu -avec l'unique concours de celui qui y mêle fiction et réalité- les heures partout ailleurs tellement plates, tellement familières, connues, répétées ?

 

 

 

          Il viendra un autre jour, un jour de mort. Il viendra, un matin…un après-midi…au prochain glas qui passera sur ces champs. Il viendra chez moi, alors : de lui même, toujours, il vient. Mais il est un jour, aussi, où, arrivé à sa manière habituelle, cette fois-là ne ressemblera pas aux précédentes. Et je ne sais quelle forme prendra le désir que nous avons d'échanger nos sphères, de les mêler sans réserve afin de voir sous quel aspect se poursuit, au-delà d'elles, l'échange, le dialogue dont n'importe comment la nécessité est chevillée à nos cœurs...


          Peut-être cela prendra-t-il l'allure d'une soirée dehors, dehors où nous irons avec sa guimbarde... D'une soirée d'été où quelque chose sera tombé. Où son mauvais velours, ses bottes seront troquées contre un pantalon blanc, des mocassins, à cause desquels, d'abord, je ne le reconnaîtrai pas. Peut-être la "virée" consistera-t-elle  uniquement, ce soir-là, à voir tomber ses vêtements de semaine sur le carreau de mon sombre salon. "Je peux me laver ?" - "Je t'ai déjà dit oui." - "Je veux dire : je peux me laver complètement, prendre une douche ?"  -"Tu le peux..." Et je garde en moi comme un petit lac d'eau pure, intouchée, ma joie de découvrir qu'il ne dit plus, comme si à présent ces phrases nous menaçaient tous deux, comportaient pour nous deux un danger : "Je suis celui qui fait la chambre. Je suis celui qui fait les lits : qui les fait en les ouvrant..."

          Et c'est à cela que je songe tandis qu'arrêté dans le fil de mon scénario, accoudé au-dessus d'une machine qui ne marche plus que par intermittences, fauché dans mon idée première et les yeux sur des avoines et des blés que je ne vois plus, s'écrit dans ma tête ce "Champs d'amour" qui n'est pas le roman prévu au départ...

 

Olivier Delau

Cette nouvelle est publiée avec l'accord de l'auteur.




■ in "Diables d'homme", Editions EDITINTER (6, square Frédéric Chopin, 91450 Soisy/Seine), 2003, ISBN : 2914227906


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