Dans l'étonnant récit «Lorenzaccio ou le retour du Proscrit» est contée la rentrée au Portugal d'un grand homme politique, hier exilé par une opposition triomphante. Grand seigneur, Tarquinio Gonçalves rentre dans ses biens.




Mais voilà que ses ennemis masqués, gênés par sa présence inquiétante, ont juré sa perte ; le vieux lion les tracasse.


Or, un soir, un jeune marin, une sorte de «Querelle de Brest», devine-t-on, a demandé la charité à Tarquinio. Dans sa tenue du torpilleur E87, Morand le dépeint comme un garçon du peuple «très jeune, des côtelettes à peine dessinées sur ses joues pâles, des dents de loup». Gonçalves voit en lui «un de ces voyous flexibles et débauchés de la flotte qui, par leur mauvaise tenue et leur insolence, jouissent d'une autorité sans conteste».


Cédant à la demande du garçon, Gonçalves prend un billet dans son portefeuille et le met «d'un geste brusque, dans la poitrine du marin, issue d'un jersey très décolleté».


A quelque temps de là, alors que, mordu d'ennui et de souvenirs, l'ex-proscrit se promène la nuit dans son jardin saturé de senteurs aromatiques, il s'avise d'une présence suspecte dans un buisson. Un homme sans doute, caché là pour l'attaquer, à qui il intime, soudain furieux : «Sortez, Monsieur !»


Penaud, un automatique en main, c'est alors le marin en question qui sort de l'ombre. Décontenancé par le courage de celui qu'il voulait abattre, il échange avec lui un étrange dialogue : «Pourquoi m'avez-vous donné tant d'argent, l'autre soir ?»


Et Tarquinio Gonçalves répond : «Parce que tu es beau, avec tes bras blancs de criminel ingénu, parce que tu as dix-huit ans et la peau sans rides, et la figure phénicienne des pêcheurs.»


Et voilà l'homme d'Etat qui saisit le garçon à bras-le-corps, que leurs respirations se mêlent dans l'obscurité. L'embrassement dura. Puis il y eut un gémissement de lutteur terrassé, poussé par le plus jeune. «Moi, je vais te dire ce qu'il te faut», a proféré Tarquinio. Et longuement, «rompu à toutes les voluptés pénitentiaires et coloniales», écrit Morand, Gonçalves soumet celui qui a voulu l'assaillir, à qui, son plaisir dûment pris, il rendra son revolver aux balles intactes, en y ajoutant une rose.


On n'ignorait pas que les Années folles pouvaient aller assez loin dans l'audace. Mais on devine, à relire «L'Europe Galante», que Paul Morand serait allé encore plus loin, dans de telles histoires, si sa carrière diplomatique le lui avait permis.


■ in L'Europe Galante, Editions Grasset, 1925 (et Le Livre de poche/Biblio, 2000, ISBN : 2253933252)


Publié dans : LIVRES
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Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
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