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Le garçon enterré ce matin, Joseph Hansen

Publié le par Jean-Yves

Une plongée dans les délires politico-militaires d'une Amérique violente et raciste


L'enquêteur d'assurances Dave Brandstetter reste, pour moi, l'un des plus attachants et des plus originaux héros du roman noir. Parce qu'il est homosexuel, bien sûr, mais surtout parce qu'il vieillit au fur et à mesure de ses aventures, ce qui l'amène à réagir en fonction de l'évolution de sa vie et des événements qui le marquent.


"Le garçon enterré ce matin" présente un Brandstetter à la soixantaine encore alerte, même si ses réflexes n'ont plus leur rapidité d'antan : cela lui vaut des coups sur la tête et quelques situations difficiles... D'ailleurs, Dave n'a pas le cœur à l'ouvrage : Max Romano, le vieux restaurateur italien qui a si longtemps couvé ses amours d'un œil attendri, vient de mourir. C'est pour lui offrir un dérivatif, et non par intérêt pour la victime, que Cecil, le jeune journaliste noir avec qui Dave vit depuis des années, lui demande d'enquêter sur les circonstances de la mort d'un de ses collègues, Vaughn Thomas, tué d'une balle de gros calibre au milieu d'une zone de combat où des amateurs s'entretuent à coups de cartouches de peinture.


Cecil ne croit guère à la thèse de la police, « la balle perdue d'un quelconque bigleux de chasseur de daims, paumé là-bas dans les collines »... Dave rejette à son tour la thèse de l'accident lorsque la compagne de Vaughn s'enfuit précipitamment avec son fils. Son enquête le mène alors du côté de Winter Creek, une petite ville de l'Amérique profonde où le Ku Klux Klan tient le haut du pavé et dont le chef, George Hetzel, recrute « des skinheads, des gosses blancs des banlieues, dont la grande spécialité était de piétiner, de détruire à grands coups de bottes à bout ferré, les Juifs, les Noirs, les immigrés clandestins mexicains, les homosexuels. » Vaughn, qui a fait partie de ses troupes, s'était déjà fait remarquer pendant son adolescence en peignant des croix gammées et en profanant un cimetière juif...


A Winter Creek, le shérif et le procureur appuient Hetzel et 90% des gens pensent comme lui... « De la populace ignorante, des petits-blancs racistes, des blaireaux. » La ville est un bastion de l'extrême droite américaine, raciste et militariste, où les hommes du Klan règnent en maîtres sous le signe du treillis et du fusil d'assaut. Brandstetter mène ses investigations, dans cet univers où il suffit « de mentionner la Charte des droits de l'homme... pour passer pour un communiste », sans se laisser arrêter par des antipathies compréhensibles.


Ralph Alexander, noir cultivé et combatif, en butte au harcèlement et aux menaces du Klan, fait un suspect d'autant plus crédible que son père a péri dans un incendie criminel qu'on soupçonne Vaughn d'avoir allumé et Hetzel commandité : le leader raciste de Winter Creek ne sévit pas qu'en paroles. Même s'il se rend aussi « en Caroline du Sud, à l'université d'été du pouvoir blanc »...


Plus âgé que lors de ses précédentes enquêtes, Brandstetter ne fait guère de prodiges avec son Sig-Sauer, son arme préférée, mais il continue à traquer les criminels avec efficacité.


Il porte cependant sur le monde qui l'entoure un regard de plus en plus désabusé mais jamais indifférent, ni à Cecil, son ami dont il effleure « d'une tendre caresse le corps endormi », ni aux injustices et aux morts violentes qu'il côtoie.


Dave vieillit doucement, et évoque à l'occasion « ce lycéen barbu avec lequel il avait eu une brève aventure, au cours d'un été qui se perdait à présent dans la nuit des temps, et qui écrivait un article sur "La cité de l'indicible peur" de Jean Ray », témoignage discret de l'importante culture littéraire de l'auteur.



"Le garçon enterré ce matin" bénéficie d'une intrigue policière solide mais ce qui fait son prix, c'est le climat un peu amer qui s'en dégage, même si la fin est plus optimiste que le reste du récit, et la plongée dans les délires politico-militaires d'une Amérique violente et raciste. Hansen démontre ici, s'il en était encore besoin, que le roman noir n'est jamais aussi bon que lorsqu'il reflète une époque et une société.

■ Editions Rivages, Collection Rivages noir, 1991, ISBN : 2869304331



Du même auteur : Les mouettes volent bas - Un pied dans la tombe - Par qui la mort arrive - Petit Papa pourri - Pente douce


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Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit


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