Qui ne connaît pas Alix, personnage de la bande dessinée de Jacques Martin ? Créé il y a 60 ans, ce jeune gaulois blond et glabre a couru tous les périls dans une Méditerranée du temps de Jules César, avec son inséparable et jeune compagnon Enak.



Lorsque la frénésie psychanalytique s'empara des exégètes, on eut beau jeu de faire remarquer combien les liens du bel Alix et du jeune Enak étaient fort passionnés.


De Martin, on a dit que c'était Ingres illustrant Flaubert. « Le Fils de Spartacus », histoire sombre et haute en couleurs aurait sans doute plu à l'auteur de Salammbô : luttes intestines dans une Rome parvenue au faîte de sa puissance, Pompée contre César, une mère monnayant la vie de son fils (celui de Spartacus), préfet pédéraste et sybarite, mendiants de Subure (quartier pauvre de Rome)... On peut certes lire Alix avec quelques gloussements, mais le monde qu'il dépeint est celui d'un brassage de costumes et d'individus qui renvoient à Marguerite Yourcenar et Fellini.


En véritable chercheur, Jacques Martin a travaillé à reconstituer avec précision et rigueur ce que put être l'existence tumultueuse de cet aventurier gaulois éternellement jeune, converti aux charmes de la Rome antique, adopté par le riche Graccus et devenu rapidement son chanceux héritier. Martin, avec son souci de la vraisemblance, a fait balader son personnage à loisir. Il a livré ainsi par son intermédiaire un constat lucide de la civilisation romaine mûrissante où personne n'est épargné : il n'est pas étonnant de retrouver dans les lettres d'Alix des condamnations à peine déguisées, sinon le constat appuyé des maux que fit subir l'Empire romain aux cultures mitoyennes.


Il reste que les aventures d'Alix ne sont pas seulement celles d'un globe-trotter antique mâtiné de redresseur de torts. Plus ou moins insensiblement, car ce n'est pas explicitement traité, les intermittences du cœur y ont aussi leur place qui dessinent une personnalité assez complexe pour être originale parmi les archétypes habituellement monolithes des personnages des BD de cette époque.


Ce qui frappe le plus dans ces ouvrages, c'est le comportement urbain, jeune, célibataire et oisif des deux compagnons qui, tel un petit couple moderne du Marais en vacances au club Med, promènent leur frimousse dans la cité romaine et se laissent porter par cette ville formidable et tentaculaire, à la fois sordide et mystérieuse. Je ne résiste pas au plaisir de proposer un extrait de la lettre à Serovax en Gaule cisalpine, sans autre commentaire :


« Mais alors que faisons-nous le reste du temps, vas-tu penser ? Eh bien, nous allons aux thermes. Ici, ces installations de bains sont gigantesques, plus grandes que des basiliques et il est possible d'y passer le plus clair de la journée. On y voit de splendides statues que bien des généraux romains ont rapportées d'Asie et surtout de Grèce. On peut y jouer à la balle, acheter pour trois fois rien des onguents et des baumes, se faire masser, épiler et couper les cheveux, par des artistes dont on sent à peine les ciseaux. Bien sûr nous nageons beaucoup, dans de vastes piscines aux décors somptueux, et ce n'est qu'en fin de journée qu'Enak consent enfin à s'extraire de l'onde. » (in L'Odyssée d'Alix, Editions Casterman)



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 42


Alix a des relations avec des hommes et des femmes qui ne sont pas seulement des comparses nécessaires à l'action, des faire-valoir dont le rôle se limite à être tout uniment des bons, des méchants ou des accessoires suivant le genre du héros ou les opportunités de l'épisode. Il s'en faut pourtant que le sort des hommes soit identique à celui des femmes : c'est l'intérêt supplémentaire de cette BD où, suivant les réactions d'Alix envers les uns ou les autres, on suppute les chances qu'il a lui-même d'«en être» ou non, dans une valse-hésitation…


Le couple Alix-Enak (1) illustre - pour moi - le couple masculin antique de l'éraste et de l'éromène, et même les lecteurs, qui n'ont pas la culture de l'Antiquité, peuvent trouver en lui la correspondance d'un grand nombre de leurs rêves.



(1) Dans l’album « Le Prince du Nil », il me paraît clair que le pharaon tombe amoureux d'Enak et qu'Alix en éprouve un vif chagrin.


Lire aussi :

Alix, une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme

Alix, favorise ses « favoris »

Alix, Enak, une romance en construction

Sexe couvert dans la BD…


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Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

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