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Les quartiers d'hiver, Jean-Noël Pancrazi

Publié le par Jean-Yves Alt

Le sida, jamais nommé, hante presque toutes les pages de ce roman. Si Hervé Guibert avait su livrer le cri intime d'une expérience vécue, Jean-Noël Pancrazi a lui écrit LE roman d'une panique et ses répercussions dans la mémoire d'une communauté.

Le propos peut sembler scabreux et faire l'apologie d'une fatalité inéluctable. Il n'en est rien. La fiction, aussi tragique soit-elle, a le pouvoir de transcender l'horreur en inscrivant le drame dans le mouvement de l'histoire : c'est la réussite des Quartiers d'hiver, un roman poignant et fraternel.

Eduardo, le serveur de la rue Thérèse, était l'âme joyeuse du "Vagabond", cette boîte d'habitués créée en 1958, bar symbole des trente dernières années de l'âge d'or homosexuel, avant la maladie. Entre les murs rouges et les miroirs fanés, il orchestrait de sa jeunesse la liturgie de l'ombre où les clients immobilisaient le temps du désir.

Aux dernières heures de la maladie, Eduardo est reparti. La mère, image terrifiante et nue d'une pieta envoûtée de silence réprobateur, est venue rechercher son fils pour le voyage sans retour.

Et il y a aussi Joep dont on apprend la mort, Joep le peintre qui ne s'exhumait de son atelier où il traquait, sur ses toiles, la beauté inaltérable du monde, que pour se condamner, avec délices, aux jouissances brutales des bars «cuir». Intolérable de beauté est son journal des derniers jours retrouvé par le narrateur.

Jean-Noël Pancrazi dit avec splendeur et acuité le climat intemporel d'un bar où se répètent indéfiniment les rites de la séduction et du désespoir avec une écriture qui n'a jamais recours à la moindre description sexuelle. L'auteur a le don de capter l'insaisissable correspondance entre gestes et mythes qu'ils ressuscitent.

Ils sont tous au rendez-vous du "Vagabond" : Auguste, clown précieux qui régit les fastes du bar depuis des lustres ; Lydia la femme stérile, chanteuse mélancolique des amours perdues, femme-mère-sœur, double provocateur des vertiges féminins, reposoir des lassitudes de chacun ; Amer, le gigolo fatigué de son micheton vieilli ; la bande de Gilles...

Au-delà de l'évocation lucide des homosexuels solitaires qui renaissent chaque soir, au-delà de l'exacte perception des répercussions en abîme du sida, "Les quartiers d'hiver" est un superbe roman sur les rapports du temps et du désir homosexuel, désir romanesque (par essence ?), nourri à chaque seconde de l'imaginaire et de la certitude qu'il ne peut pas être rassasié.

Glisse au cours des nuits, la figure emblématique d'un aveugle - l'est-il devenu parce qu'il savait enfin la vie par cœur ? - qui frôle les jeunes gens de ses caresses (comme le virus envahit sa proie en aveugle), les devine, pendant que pleure inlassablement le chant des différentes nostalgies.

Seule tâche de lumière dans la mémoire noire d'une nuit de neige, la mère dans sa robe imbibée de soleil et l'enfant qui s'accroche à son amour, dans le doute déjà : n'a-t-elle pas déchiré le cahier où il consignait, tout jeune, des histoires de jouissance interdite dans le double pressentiment de son destin d'écrivain et d'homosexuel ? La mère, témoin affolé de ses futures quêtes qui l'éloigneraient à tout jamais d'elle mais l'empêcheraient de jamais la quitter.

■ Les quartiers d'hiver, Jean-Noël Pancrazi, Editions Gallimard/Folio, 1992, ISBN : 2070385612


Du même auteur : La mémoire brûlée - L'heure des adieux

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