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Truman Capote vu par Gérald Clarke (2/3)

Publié le par Jean-Yves Alt

Truman a l'occasion également de goûter aux charmes de Robin des Bois. Errol Flynn, le héros du péplum médiéval, très fier de sa virilité, aimait à bander son arc en privé comme en public. Dans un portrait que Truman Capote compose de Marilyn Monroe plusieurs années après sa mort, l'auteur rapporte une confidence que cette «enfant radieuse» lui avait faite :

« Je ne t'ai jamais raconté comment j'ai vu Errol Flynn pour la première fois ? Oh, il y a bien cent ans de ça, je débutais comme mannequin et je me suis trouvée à cette soirée minable. Errol Flynn était là, tellement content de lui, et il a sorti sa bite et s'est mis à jouer du piano avec. A taper sur les touches. Il jouait You Are The Sunshine Of My Life... »

En 1966, Truman Capote a déjà réussi à se construire une légende - à peu près indispensable à ceux qui veulent conquérir les grandes plaines du public - où entre naturellement le besoin d'étonner. Enfant du Sud profond, Truman est né à Monroeville, dans une famille de White trash : mot à mot, «la racaille blanche», expression péjorative qui désigne les «petits Blancs», ruinés, après la guerre de Sécession, par le dynamisme affairiste des gens du Nord.

La famille de Tennessee Williams appartient aussi à cette catégorie dont les ancêtres s'installèrent dans le sud des Etats-Unis, aux XVIIe et XVIIIe siècles : pour la plupart, c'était des repris de justice, Anglais ou Irlandais aux abois, assortis d'une ribambelle d'Ecossais belliqueux dont la mère patrie voulait se débarrasser.

Ils venaient surtout pour cultiver le tabac, tâche jusque-là réservée aux Indiens, maintenant exterminés. La Grande-Bretagne et le reste de l'Europe réclamaient cette nouvelle drogue en de telles quantités que les marchands d'esclaves n'arrivaient plus à fournir la main d’œuvre africaine en suffisance, pour répondre aux besoins des coloniaux, installés sur la côte. Les régions où ils habitaient correspondent aux Etats actuels du Maryland, de Virginie, de Caroline du Nord, de Caroline du Sud et de Géorgie.

Ainsi, dès sa jeunesse, Truman Capote cherche ardemment à s'arracher à des racines séculaires peu reluisantes.

A la fin de l'année 1942, Truman fait ses premiers pas dans le monde littéraire new-yorkais. Alors qu'il est toujours élève à la Franklin School de Manhattan, il trouve un travail de grouillot au New Yorker. En 1948, il publie Les domaines hantés, où l'on retrouve la situation classique des romans de l'innocence : un enfant, plus ou moins orphelin, part à la recherche d'un père qu'il n'a jamais vu et qu'il ne fera qu'entrevoir ; en route, il rencontre toutes sortes de pères spirituels qui l'«initient». On reconnaît le thème de la quête, du pèlerinage, de l'odyssée - si fréquent dans le roman américain d'hier et d'aujourd'hui.

A vingt-quatre ans, Truman touche au pôle le plus narcissique, le plus nocturne, le plus fermé de sa pensée et de son style. Il exerce déjà un grand pouvoir de séduction sur les femmes, grandes de préférence, et sur les hommes auxquels reviennent ses faveurs exclusives. Ses mentors et amants successifs apprécient la drôlerie de sa conversation, et le caractère précoce de son talent. Howard Doughty, puis Newton Arvin se contentent d'enrichir les lectures morcelées et anarchiques de leur protégé.

Son visage d'archange luciférien, et son expression étudiée sur la photo de Harold Halma parue en quatrième de couverture des Domaines hantés, suscite autant de commentaires et de controverses que le contenu du livre.

« A Paris, écrivait Waldemar Hansen, un certain Denham Fouts, irrésistible amant des princes, des lords et des millionnaires, créature mythique, personnage de légende dans les milieux homosexuels cosmopolites, s'était, disait-on, entiché à tel point de la photo de Truman qu'il lui avait envoyé un chèque en blanc sur lequel il n'avait écrit qu'un mot : "Viens". »

Durant l'hiver et le printemps qui suivent la publication de Domaines hantés, dans toutes les réunions, tous les cocktails littéraires, sur tous les campus universitaires, partisans et détracteurs de «cette chose» en viennent régulièrement aux mains, pour défendre ou dénigrer ce qu'un fielleux critique a baptisé le « Huckleberry Finn des pédés ».

A cette époque, Truman a déjà trouvé son personnage de chercheur d'or et de célébrités : de night-clubs en boîtes de jazz, de directrice de journal en éditeur, il poursuit son ascension fulgurante vers les hautes sphères de la Jet-Set. Ami personnel de Cecil Beaton, Lee Radziwill et de sa sœur Jackie Kennedy, il ose faire cette déclaration :

« Je gravite dans tous les milieux ; je ne suis pas un snob, mais j'aime les personnes accomplies, les personnes terriblement brillantes, raffinées, ou terriblement drôles, ou terriblement belles... Le premier élément auquel je m'intéresse, en abordant une personnalité, quelle qu'elle soit, c'est l'éventail de ses goûts. J'appelle cela la recherche de l'excellence. Un artiste ne peut être un snob ; ces deux notions se neutralisent. Mais en fait, ajoute-t-il avec un petit rire entendu, qui se contenterait d'une huître plutôt bonne ? »

■ Truman Capote vu par Gérald Clarke, Editions Gallimard, Biographies, 1990, ISBN : 2070718492


Lire la 1ère partie - la suite


De Truman Capote : Entretiens - Un été indien

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