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Promenade dans la douce folie des gens tristes, Denis Rossano

Publié le par Jean-Yves

Vingt ans, est-ce le plus bel âge de la vie ? Denis Rossano a écrit le roman d'une jeunesse triste.


Dans un court récit tout en finesse, l'auteur a su mettre en lumière la face désespérée de la jeune génération. Une génération gâchée, qui se complaît dans une douce mélancolie et cherche, à travers l'errance en bande, un refuge contre un monde absurde et furieux.

« Encore et toujours, nos lentes promenades dans Paris nimbé des derniers soupirs de l'automne. Nous ne pouvions nous en passer.

— Où allons-nous ? avait demandé Daria la première fois qu'elle était venue avec nous.

— Nulle part.

Une autre fois elle me dit, un soupçon d'ironie dans la voix :

— Votre douce folie est celle des gens tristes qui ne savent pas où ils vont, qui s'égarent, s'abandonnent, et, finalement, s'en foutent complètement. Vous aimez votre mélancolie, votre vie s'y résume. » (pp.99/100)


Ils sont quatre amis que le manque d'amour a rapprochés.


Côme, le narrateur, qui porte le suicide à la boutonnière et promène son spleen le long des arcades des jardins du Palais-Royal balayées par la pluie. Acide, perdu dans une quête effrénée de l'existence, ivre de vitesse et de « son nectar ». Ava, la tendre et pitoyable mythomane et Ferenc, le beau Ferenc, ravagé par son amour impossible pour Côme.


Dans l'antre blanc, lieu mythique de leurs réunions, ils discutent et se forgent des références – l'autre génération perdue, celle de l'entre-deux-guerres, en France comme aux Etats-Unis. Mais alors qu'ils savourent le vide de leur existence et se délectent de leur malheur, le drame, le vrai, celui qui forge les destins tragiques, vient brutalement interrompre cette lancinante valse triste. Le désespoir prend un autre ton.

« — Côme ?

Ma main a porté la cigarette à ma bouche mon regard s'est détourné. Il s'est rapproché. Respiration saccadée. Il m'a pris la main, promptement.

— Côme, il faut que je te dise...

— Quoi ?

— Tout.

Il m'a tout dit. Il m'a dit qu'il m'aimait, qu'il ne pouvait pas le cacher plus longtemps, qu'il me désirait depuis notre première rencontre, qu'il m'aimait, que j'avais sûrement dû comprendre, qu'il avait cru deviner en moi les mêmes désirs, qu'il n'en pouvait plus, qu'il m'aimait, qu'il m'aimait tellement, comme il m'aimait. Figé, mon esprit, englué dans une stupéfaction totale.

— Mais qu'est-ce que tu racontes, Ferenc ?... tu délires, ou quoi ?

Je n'arrivais pas à saisir la signification de ses paroles, ne voulais pas surtout. Affreusement gêné, mal à l'aise.

— Côme...

Avec quelle douceur, quelle miraculeuse tendresse il a prononcé mon prénom ! Mais je ne voulais rien savoir, ne voulais pas de sa confession ni de son amour ; alors je l'ai finalement envoyé promener, sans vergogne, lâchement, maladroitement.

— Ecoute, Ferenc, calme-toi. Bon, OK, t'es pédé, tu n'as pas osé le dire jusqu'à maintenant, mais moi, tu sais, je m'en fiche, ça m'est complètement égal, c'est ton affaire. Je ne suis pas de ceux-là, c'est tout... Mais je ne te juge pas, non. Cela ne change rien à notre amitié... Allez, ne me regarde pas comme ça ! n'y pense plus, c'est pas compliqué. Trouve-toi un autre mec ce soir, et demain tu auras oublié ce que tu viens de me dire. Avec la petite gueule que tu te payes, tu dois faire des ravages !

Infâme. J'ai continué, stupide, imbécile. Réduisant ses sentiments à un simple caprice, une broutille. Sans ménagement, j'ai incendié tous ses rêves et cruellement pulvérisé ses espoirs. Il me fixait, hébété, ahuri. Je parlais très vite, regardant ailleurs, faisant mine de prendre tout cela à la légère. Il est parti sans dire un mot. Je n'ai même pas essayé de le retenir. Pas un geste, rien. Je n'ai pas bougé, je me forçais à songer à autre chose, debout, tout seul. J'ai haussé les épaules. Ça, c'était presque pire que tout ce que je lui avais dit. » (pp.110/111)

Denis Rossano a trouvé les mots justes pour peindre une jeunesse qui se cherche, inquiète et maladroite. Son roman n'est pas tapageur. C'est plutôt la douce musique d'un quatuor à cordes qui surgit des voix de ces quatre personnages terriblement attachants. Une musique qui berce, envoûte lentement et promène au gré des souvenirs de chacun, dans l'atmosphère trouble d'une adolescence finissante. Il n'est pas facile, lorsqu'on a vingt ans, d'apprendre à vivre et à aimer...


■ Editions Régine Deforges, 1987, ISBN : 290553818X



Du même auteur : Les songes noirs


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